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Paris-Soir 26 novembre 1924


Le supplice des Morts, les pauvres morts, qui n'ont même pas la faculté de protester.

DU POINT DE VUE DE SIRIUS
Le supplice des Morts

Ce qu'il y a de plus pénible, dans ces histoires de glorifications et d'apothéoses auxquelles prennent part les hommes les plus divers et les plus opposés, c'est, justement, de voir avec quel enthousiasme et quelle ferveur les adversaires les plus résolus du vivant chantent les louanges du mort.

La Camarde, certes, met bien des choses au point! Elle s'entend à varier les points de vue. C'est ainsi que, dans certaines familles, la belle-mère exécrée, vouée à tous les démons de l'Enfer, revêt, dès qu'elle est décédée, enterrée, aspergée d'eau bénite, jetée en pâture à la vermine, les plus éminentes qualités. Le gendre qui rêvait de l'étrangler ou de la pousser sous les roues de l'autobus, inonde son mouchoir en rappelant son immense bonté, les trésors de son cœur, les ressources infinies de son inépuisable générosité. Ainsi vont les choses. Mais ce genre de consolations est un peu inopérant, parce que tardif. Et les morts, les pauvres morts, n'ont même pas la faculté de protester.

Quand Jésus, définitivement dégoûté des hommes qu'il prétendait sauver, prit la résolution de remonter se placer à la droite de son bonhomme de père, ce fut un concert de lamentations. Tous ceux qui l'avaient poursuivi, chassé, injurié, condamné, se jetèrent à genoux pour l'adorer. La «crapule du corps de garde et des cuisines", comme dit Baudelaire, les juges et les marchands du Temple se mirent à chanter son los. Quiconque l'avait honni et vilipendé devint son plus zélé champion. Mais, par la même occasion, les hommes qui, de son vivant, s'étaient constitués ses apôtres, se virent poursuivis à leur tour. Ils payèrent de leur vie la fidélité aux doctrines du divin Maître.

Cette histoire se reproduit à travers les siècles. Les hommes qui se réclament des Révolutions passées fulminent contre les hommes qui parlent de Révolution à venir. Il semble que le meilleur moyen de rendre hommage à ceux qu'on a bafoués durant leur existence, consiste à user de représailles contre la famille et les véritables amis du défunt.

Supposez qu'un nouveau Zola se dresse, pour prêcher la cause de la Justice, contre les, forces d'iniquité et d'obscurantisme. Vous verrez, immédiatement, se coaliser contre lui les mêmes qui hurlèrent à la mort sur les talons du grand écrivain. Mais il se serviront de Zoia pour assommer son imitateur. Et quand celui-ci, disparu à son tour, aura conquis droit de cité dans l'admiration des hommes, on l'utilisera pour faire taire les audacieux assez mal inspirés pour s'autoriser de son exemple. Il y avait, déjà, le sabre de Prudhomme qui servait à combattre les institutions et à les défendre. Il y a, aussi, les grands hommes, les infortunés grands hommes qui servent à défendre les nobles causes et à combattre leurs apôtres.

Combien étaient-ils, au Panthéon, de politiciens retors, dont la pensée fut toujours aux antipodes de la pensée de Jaurès et que le tribun rencontra, constamment, sur son chemin, prêts à l'insulter ? Ils venaient sur son cercueil, déposer des regrets. Ils y allaient de leurs larmes. Cet escamotage est formidable.

Papa, m'a dit, un jour, ma fillette, est- il vrai que Jeanne d'Arc est une sainte de l'église et que les curés l'adorent ?
Sans doute.
Papa, est-il vrai que Jeanne d'Arc a été condamnée et brûlée par les curés ? Mais z'oui ! mon enfant !
Alors, a conclu ma fillette, je ne comprends plus.
C'est pourtant facile. Ou, plutôt, non, c'est assez difficile. Mais, si tu veux, nous irons demander, là-dessus, les lumières de M. de Selves, qui se trouvait au Panthéon, l'autre jour, devant le cercueil de Jaurès, entouré de drapeaux rouges.

Victor MERIC.


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