Comme toujours ce qu'on appelle «les fonds secrets»... de polichinelle pourrait-on dire. ont donné lieu à une assez vive discussion à la Chambre, et comme toujours, après quelques couplets de bravoure oratoire, ils ont été adoptés à une assez forte majorité. La question est vieille sinon comme le monde, du moins vieille de plusieurs milliers d'années, et les annales nous apprennent que ces fameux "fonds secrets» étaient déjà fort en usage cinq cents ans avant Jésus-Christ. Ainsi Périclès avait dépensé pour la guerre contre les Lacédémoniens les richesses accumulées dans l'Acropole. Il rendit ses comptes à l'Agora et refusa de justifier l'emploi de vingt talents le talent valait 26 kilogrammes d'or et dit simplement : Je les ai dépensés pour ce qui était nécessaire. Un mécontent lui cria : -Chez Aspasie ! Périclès haussa les épaules et dédaigna de répondre. En apprenant cet incident, les Lacédémoniens déjà fort mécontents de leurs deux rois Cléandride et Pertinax, qu'ils accusaient d'avoir mollement conduit la guerre dans l'Attique, exilèrent le premier et condamnèrent le second à 16 talents d'amende pour concussion. On était convaincu à Sparte, non sans raison, que Périclès avait gardé le silence sur les 20 talents parce qu'il n'avait pas voulu dire ouvertement : «J'ai donné cet argent pour corrompre les rois de Lacédémone".
Pour nous rapprocher de nous, on trouve aux archives un acte daté du 1er juillet 1655 constatant que par ordre exprès du roi, le trésorier de l'époque, Jeannin de Castille, a tiré de ses caisses une somme de 6 millions 300.000 livres (ce qui équivaudrait à plus de 60 millions de nos jours) «pour être mise à la disposition de personnes dont il lui est interdit de donner les noms et qualités». Cette pièce est signée du chancelier Séguier. On n'a jamais connu les noms des personnalités ayant bénéficié de ces libéralités. Louis XV et Louis XVI dépensèrent des sommes considérables pour des agents divers dont la plupart appartenaient à la noblesse. La Révolution fut une grande gaspilleuse de fonds secrets. Il en fut de même sous la Restauration; mais les ministres de Charles X manquaient sinon de discrétion, du moins de précaution, c'est ainsi que certains d'entre eux ont laissé des listes de bénéficiaires, et sur l'une d'elles (Revue rétrospective, zzz p. 77) figure le nom de Victor Hugo, qui d'ailleurs, a déclaré le fait exact.
De nos jours, les ministres sont-ils plus discrets? Il en est qui en doutent. Régulièrement, il ne devrait y avoir que deux personnes dans le secret le ministre d'abord, naturellement, et le président de la République à qui le ministre remet, tous les mois, la liste des émargeurs; le président jette un regard rapide et le papier est rendu pour être détruit, ce qu'on oublie parfois de faire.
JEAN-BERNARD.
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