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Le Petit Écho de la mode 30 novembre 1924


Les habitudes bizarres des compositeurs Cimarosa Cherubini Haydn Beethoven

Les habitudes bizarres des compositeurs

LES génies qui ont illustré la musique ont quelquefois des usages bizarres, de même les écrivains. Il semble que l'inspiration ait besoin d'adjuvants singuliers pour s'épancher. Il paraît que Gluck, le protégé de la reine Marie-Antoinette, quand il vint en France, où son talent parvint à son apogée, imagina, pour se mettre en train, de faire porter son piano au milieu d'une prairie, et de l'y faire accompagner par un guéridon supportant une bouteille de vin de Champagne et une coupe. Il s'installait devant l'horizon de fleurs et d'herbe, d'arbres et de ruisseaux, et créait son harmonie. Bien qu'Allemand, il avait travaillé surtout en Italie, où il se rendit à l'âge de dix-sept ans. Mais, là, il ne composa point de chef-d’œuvre; il lui fallut l'encouragement de la reine et nos prés et nos bois pour mettre au jour ses deux Iphigénie : Iphigénie en Aulide, dont l'ouverture excita un tel enthousiasme que le public exigea qu'elle fût recommencée deux fois; et Iphigénie en Tauride, qui fut son dernier opéra, mais le meilleur.

Ce musicien n'est pas le seul qui eut des idées étranges pour se mettre en train. On cite Sarti, né à Faenza, mais appelé par le roi de Danemark, qui admirait le jeune homme de vingt-six ans capable déjà de charmer ses compatriotes. Il sentit se glacer son génie en ce Nord, si loin de sa patrie. Il dut le quitter pour se reprendre, et pourtant il ne s'inspirait pas des sites merveilleux du Latium ni des parfums des myrtes; il s'enfermait dans une grande chambre obscure, à peine éclairée par une seule lampe suspendue au plafond, et là, seul, enveloppé de silence, il jouait pendant des jours entiers. L'impératrice Catherine de Russie voulut alors l'avoir auprès d'elle. Il se rendit à ses offres brillantes, quitta de nouveau le soleil d'Italie pour l'autre soleil du Nord, qui ne disparaît pas du ciel à certaines époques, et il alla écrire Armide au milieu des neiges. Il en fut récompensé par un titre de noblesse russe. Il composa encore à Pétersbourg un Te Deum, pour célébrer la prise d'Oksakow, et exigea que son orchestre fût accompagné du bruit de douze canons tonnant en mesure. Il mourut en 1802 à Pétersbourg.

Cimarosa, qui à vingt ans était applaudi sur les principaux théâtres de l'Europe, fut aussi appelé en Russie par Catherine II. Il écrivit là le Mariage secret, qui est ce qu'il a fait de mieux. Il rentra à Venise pour mourir. Ses procédés de travail étaient bien différents de ceux de ses confrères. Au lieu de rechercher la tranquille solitude qui permet à la pensée de s'épanouir, il se plaisait au milieu du tumulte et du bruit, il y cueillait des harmonies comprises de lui seul, Souvent, il rassemblait ses amis et il se mettait à composer pendant qu'ils parlaient, jouaient, s'amusaient; alors, il les interpellait pour leur demander leur avis sur une phrase musicale qu'il venait d'écrire ou de jouer. Il lui arrivait d'inventer, en une seule nuit de fête, huit ou dix airs charmants, dont il donnait le motif et qu'il achevait ensuite sans sortir d'une bruyante compagnie.

Cherubini également se plaisait à composer en société. Si l'inspiration se montrait rebelle, si pas une idée ne jaillissait de son cerveau, il se tournait vers ses compagnons et leur demandait un jeu de cartes. Mais ce n'était pas pour faire une partie ; il le couvrait de caricatures, de croquis grotesques, de fantaisies extraordinaires. Ses amis se partageaient ces dessins qu'il abandonnait quand une idée passait par son esprit, laissant ses personnages un pied en l'air ou doués seulement d'une moitié de figure; il avait un don égal muni de son crayon qu'armé de sa plume.
Sacchini, musicien très pauvre, mais tellement doué pour l'art qu'il fut envoyé au conservatoire de Sainte-Marie-de-Lorretto où il se fit remarquer par la majesté de ses chants religieux. Nommé plus tard directeur. du conservatoire de l'Ospodaletto, à Venise, il eut assez de loisirs pour écrire de pieuses et larges compositions. Puis il alla en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, où Joseph II le prit sous sa protection. Dans tous ses voyages, il était accompagné de sa femme et de son chat. Il lui était impossible d'écrire une ligne, de poser une note sur une portée, si sa femme n'était pas auprès de lui et si le matou ne jouait pas autour de lui.

Paesiello avait une autre fantaisie: il lui fallait composer dans son lit; une fois levé, l'inspiration le quittait. Il devait être blotti sous ses draps, enfoncé sous ses couvertures, pour voir jaillir les idées.

Un grand artiste italien également, Pigarelli, avait besoin de s'exalter l'esprit par la lecture d'une belle page des maîtres de l'éloquence religieuse, ou de s'identifier avec le rythme des meilleurs poètes latins.

Haydn, pauvre petit enfant de chœur qui chantait à l'église, eut dans sa vie une grande chance et une grande peine. La chance fut d'avoir pour protecteurs les princes Antoine et Nicolas Esterhazy; la peine fut d'avoir une femme acariâtre, qui empoisonnait ses jours. Comme la femme de Socrate, Xantippe, Mme Joseph Haydn trouvait toujours son mari en défaut. Aussi celui-ci, d'un naturel sombre épris de solitude, se réfugiait-il dans le travail, avouant que composer était son bonheur suprême. Pour se mettre en état de réceptivité des idées qui pullulent dans l'air, il se recueillait devant son piano, enfonçait à son doigt la bague que lui avait offerte Frédéric II, méditait, préludait et, soudain, prenant son essor, il jouait pendant des heures, ne se doutant même pas du temps employé. Ce fut surtout pendant son séjour à Eisenstadt, chez son illustre ami, qu'il vécut tout entier pour son art, délivré des soins du monde et de la présence de son épouse.

Beethoven, sourd, entendait dans son âme le chant des oiseaux, mêlé à celui des arbres sous la brise et au murmure ou aux colères du Rhin. Il composa sa splendide Symphonie pastorale en arpentant la campagne aux alentours de sa chère ville de Bohn, Il comprenait et rendait par la mélodie ce qu'il n'entendait pas, mais voyait. Nos sens solidaires s'entr'aident et se suppléent. Le rêveur entend et voit des choses qui ne sont pas sur le plan de son évolution, mais où son génie le transporte. Les coutumes bizarres des grands inventeurs, écrivains, musiciens, peintres, ils ont tous une... manie, car sont des habitudes prises pour fixer leur pensée, la dégager des ambiances routinières de la vie, s'en créer une factice. Aucun être humain n'est complètement exempt de manies... l'important est qu'elles ne gênent pas les autres.

RENÉE D'ANJOU.


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