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L'Éclaireur du dimanche 09 novembre 1924


Z LÉclaireur du dimanche 1924 11 09 Les inondations et leurs causes

Les Inondations et leurs causes

Le fléau des inondations, qui sévit en ce moment en maintes régions et qui, notamment, a fait renaître à Paris les craintes et les angoisses ressenties il y a quatorze ans, lors de la grande crue de la Seine de janvier 1910, tient, comme la plupart des cataclysmes naturels, à une cause générale et presque unique.
Cette cause est dans une sorte de revanche de la nature contre l'homme qui attente, avec une coupable inconscience, à sa grandeur, à sa beauté. Elle semble lui donner par là de cruels enseignements.

D'où vient que les, cataclysmes naturels sont aujourd'hui si fréquents, alors que, dans l'histoire des siècles passés, il en est fait mention si rarement?... Pourquoi la terre semble-t-elle, à présent plus qu'autrefois, plus inclémente et hostile à l'homme ?... Pourquoi?... Parce que l'homme se montre, de jour en jour, plus imprévoyant, plus égoïste, plus inconscient.

Nous ne saurions trop le répéter, c'est au déboisement acharné qui sévit de toutes parts, c'est au déboisement immodéré qu'est due la fréquence de ces phénomènes meurtriers. En arrachant inconsidérément les arbres, on affaiblit le sol, on déracine les rocs, on détruit le rempart que la nature a créé pour résister aux intempéries et l'on prépare, par cela même, les pires catastrophes.
«Quand les arbres se fixent sur un sol, dit Surrel, leurs racines le consolident et l'enserrent; leurs rameaux le protègent contre le choc violent des gouttes de pluie et de la grêle. Leurs troncs, et en même temps les rejetons, les broussailles, le gazon et tous ces végétaux variés qui croissent à leur pied, opposent des obstacles aux ruisselets qui tendraient à le creuser. Le sol, meuble par lui-même, est donc recouvert d'une enveloppe solide que ne peuvent miner les eaux... Arracher l'arbre, c'est désagréger ce sol.

Nous nous moquons volontiers, aujourd'hui, du vieux principe des quatre éléments qui résumait jadis toutes les connaissances physiques de nos pères. L'eau, la terre, l'air et le feu assuraient, suivant eux, la vie de la nature. Et nos aïeux avaient voué un véritable culte aux arbres et aux bois, pour l'influence heureuse qu'ils exerçaient sur les quatre éléments.
Ils aimaient et ils respectaient les forêts parce qu'elles régularisent le régime des eaux; parce qu'elles défendent le sol contre l'action dévastatrice des avalanches et des torrents; parce qu'elles purifient l'air, arrêtent les vents tempétueux et améliorent la salubrité du climat; enfin, parce qu'ils pouvaient se chauffer de leur bois. Au fond de toutes les vieilles croyances païennes, il y a toujours quelque raison économique. Les anciens vénéraient les bois pour les bienfaits qu'ils en retiraient.

Au fur et à mesure que se perdaient ces traditions naïves, l'homme abusait de plus en plus de toutes les ressources de la nature. Il l'a tant dépouillée sans mesure, sans utilité souvent, plus souvent encore par esprit de mercantilisme, qu'à la fin, elle se révolte et qu'elle l'ensevelit sous les ruines qu'il a préparées.
Combien Onésime Reclus avait raison quand il disait : «Le salut de la montagne, de la plaine, des rivières, le salut de la terre, en un mot, est dans le reboisement.

Mais ce qui frappe, dans l’occurrence, les esprits, même les moins enclins à la réflexion et au raisonnement, c'est le spectacle de l'impuissance humaine devant les forces de la nature. Et, le pire, c'est qu'à bien considérer les causes de ces inondations brusques et impétueuses, on constate qu'elles sont en quelque sorte le résultat du progrès.

Je lisais à ce propos, ces jours-ci, un rapport présenté sur ce sujet à l'Académie des Sciences par le célèbre physicien Alexandre Becquerel, il y a plus de cinquante ans, et ce travail me semblait d'aujourd'hui même, tant on eût dit que le savant, en le composant, s'était inspiré des événements actuels. Becquerel, examinant les « principales causes qui amènent rapidement les eaux dans les affluents des rivières et des fleuves en temps d'inondation», considérait que ces causes, ce sont les conquêtes les plus précieuses de l'agriculture et du commerce qui les enfantent, qui en augmentent le nombre et qui en déterminent les ravages.

Des pluies torrentielles tombent, et la terre et l'atmosphère sont déjà saturées d'humidité. Alors, les masses d'eau se précipitent par toutes les voies possibles dans les rivières, qu'elles gonflent et jettent hors de leur lit.
Et qu'elles sont ces voies?... Ce sont les fossés qui bordent les routes, tous ces fossés entretenus avec soin qui, dans la circonstance, contribuent à accélérer l'arrivée des eaux pluviales dans les vallées.

Autre cause résultant du progrès : le dessèchement des étangs qui, autrefois, recueillaient des masses d'eau et les tenaient emmagasinées, de sorte qu'elles ne concouraient pas aux inondations; le drainage qui précipite les eaux dans les canaux de décharge; enfin le déboisement qui a rendu un grand nombre de terrains à l'agriculture, mais, par contre; a supprimé l'obstacle que les arbres opposent à l'écoulement des eaux à travers le sol.

Le savant physicien expose ces raisons, les développe, cite des exemples typiques, notamment celui de deux vallées voisines des Alpes dauphinoises: l'une, boisée, où les pluies torrentielles déterminent à peine de minces filets d'eau; l'autre, déboisée, où les moindres orages creusent des ravins et précipitent de véritables torrents. Puis il conclut à l'impossibilité d'empêcher les catastrophes qui résultent de ces causes, car, dit-il, «il faut opter entre les inondations et les progrès de la civilisation et de l'agriculture». Triste et déconcertante conclusion que confirment, hélas ! les actuelles déclarations des ingénieurs et des savants... Faut-il donc demeurer inactifs devant de tels fléaux? Et chaque progrès accompli par l'homme sur la nature doit-il être acheté au prix de pareilles calamités ?

ERNEST LAUT.


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