LES SPORTS ATHLÉTIQUES
L'orientation funeste
Nous assistons en France à un phénomène remarquable: à mesure que se développe le goût des pratiques sportives, l'esprit sportif se meurt.
Cet esprit sportif qui nous animait jadis, au temps où nous payions tout de notre poche et où nous allions, le dimanche matin, planter nous-mêmes les poteaux de football dans une lointaine et raboteuse prairie. On se méprend totalement aujourd'hui sur le but véritable du sport. Ou plutôt, on ne veut pas prendre le temps de réfléchir sur la portée réelle des exercices sportifs. Distraction, hygiène, santé, foutaises que tout cela !
Deux mobiles inspirent les neuf dixièmes des pratiquants d'aujourd'hui: le cabotinage et l'esprit de lucre. D'où ces deux chancres du sport contemporain: la Championnite et le Professionnalisme.
Jadis, les élèves de Rabelais, de Montaigne, de Rousseau pratiquaient les exercices de force et d'agilité pour entretenir leurs muscles et leur souffle. Aujourd'hui, dès qu'un moutard est en âge de supporter une paire de souliers à pointes ou de godasses à crampons, il court s'entraîner au Stade avec l'espoir non déguisé de devenir le plus rapidement possible un champion. Il a grand hâte d'arborer des breloques en zinc repoussé, de faire valoir ses formes sous un sweater orné d'un écusson, voire du coq gaulois, de faire béer d'admiration les mômes mal mouchés, les supporters au ventre rondelet, les poules aux yeux trop noirs et aux lèvres trop rouges et les demi-vierges très vingtième siècle... «L'enfant du siècle» contemporain de Musset a fait place au beau gosse qui fait des effets de torse et de biceps. On n'est plus rêveur; on est recordman de quelque chose !...
Conceptions opposées, mais également ridicules de l'état d'un homme... Notre manie du championnat et du cabotinage nous mène droit à la spécialisation prématurée et exagérée qui place le sport sur le même rang que l'acrobatie (et encore !...) et qui fait des individus inharmonieux dans l'inégal développement de leurs groupes musculaires.
A côté du cabotin, le professionnel. Celui-là place l'intérêt au-dessus de la vanité. Ses muscles et son coffre sont un capital qu'il entend commercialiser, afin de mettre du beurre dans les épinards et les épinards dans de l'argenterie. Et, sournoisement, lentement, mais implacablement, la pieuvre-professionnalisme dévore ce qui reste encore d'esprit sportif dans la génération actuelle. Et trop de dirigeants, par insouciance ou par insuffisance d'énergie, se laissent guider par le troupeau qu'ils devraient maintenir dans le bon chemin. Le sport tourne au spectacle. Et le spectacle, s'il a la face du sport, n'en possède point. l'âme... Oui, Championnite et Professionnalisme, cabotinisme et esprit de lucre; voilà les assassins de l'esprit sportif, tel que nous le comprenions il y a un quart de siècle...
Les remèdes ?... Il y a toute une immense œuvre d'éducation sportive à reprendre par la base. Problème vaste et compliqué, mais dont la solution serait si féconde qu'elle vaut qu'on s'y attache. C'est la tâche des derniers sportifs bon teint, de la presse spéciale, des dirigeants éclairés. Ce serait, si elle daignait s'y intéresser, l’œuvre profondément moralisatrice de l'Université...
G. Milet.
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