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La camaraderie survit-elle aux grandeurs?
C'est une question qui est résolue par les anecdotes de l'histoire. Ainsi, tous nos présidents de la République, sauf un, ont gardé leurs manières familières avec leurs amis. M. Gaston Doumergue nous en a fourni hier une preuve nouvelle. MM. Raoul Péret, Georges Leygues et Cruppi étaient allés à l'Elysée présenter le bureau de l'œuvre de l'idée française à l'étranger. Quand ces messieurs eurent défilé, suivant l'usage, devant le président qui leur serra la main, M. Gaston Doumergut aperçut un de ses anciens collègues. Ah! c'est toi, lui dit-il, comme il y a longtemps qu'on ne s'était vu! I Faut donc être président de la République pour qu'on se rencontre. Thiers qui d'ailleurs ne tutoyait pas grand monde avait conservé ses mêmes habitudes quand il fut chef de l’État; de même, le maréchal de Mac Mahon avec ses anciens camarades de l'armée. Tous les autres présidents de la République agirent de même, à l'exception de Félix Faure, qui, dès le jour même de son élection, exigea le vous officiel. L'anecdote que racontait Etienne est bien connue. Dès que l'élection fut acquise et les félicitations parlementaires adressées, quand on eut annoncé l'entrée du nouveau président à l'Elysée, Etienne, qui était un collègue depuis de nombreuses années et qui fut d'ailleurs l'introducteur du tutoiement au Parlement, téléphona à Félix Faure pour lui réitérer les compliments qu'il lui avait adressés à Versailles une heure, auparavant.
Tu sais, cher ami, lui dit-il par le fil, je suis bien heureux. Mais le nouveau président lui fit observer que le représentant de la France devait être traité autrement que le simple député et que le vous était de rigueur désormais. Etienne n'en revenait pas. Oh! alors... Et il lâcha un juron dans l'appareil. Les deux hommes ne se réconcilièrent que beaucoup plus tard.
Si on voulait me permettre une impression personnelle, il me souvient que la première fois que je rendis visite à M. Millerand après son élection présidentielle, malgré quarante ans de camaraderie, je me rappelai l'aventure d'Etienne et l'abordai à la troisième personne. Il éclata de rire. Qu'est-ce qui te prend? fit-il; qu'est-ce que j'ai de changé? «La familiarité des premiers ans ne s'efface que chez les âmes médiocres», a dit Chateaubriand. C'était l'avis du pape Benoît XV, et la Revue mondiale racontait récemment que, lorsqu'il était simple monsignor, Mgr Della Chiesa était en relations d'amitié avec quelques jeunes gens de son âge, notamment avec le baron Monti (aujourd'hui directeur. des fonds du culte); quand celui-ci se présenta, après l'élection au pontificat, le pape «voulut expressément que le baron Monti continuât à le tutoyer comme auparavant» Benoît XV n'avait peut-être pas lu Chateaubriand, mais il en suivait les préceptes sur ce point.
JEAN-BERNARD.
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