| La Presse 09 novembre 1924 |
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ECHOS La Quotidienne La gendarmerie vient d’arrêter, à Neuilly-sur-Marne, un individu nommé Planson, qui, ayant déserté dès le début de la guerre, vivait depuis dix ans dans un petit pavillon, en compagnie de sa vieille mère. Cet abominable lâche ayant été porté comme disparu en septembre 1914, son nom figurait sur l'une des faces du monument érigé, l'an dernier, par la commune, à ses enfants morts pour la patrie. Relatant le fait, un journal parait s'étonner de cette arrestation, le déserteur devant bénéficier de la loi d'amnistie. Car nous en sommes là, dix ans après le début de l'affreux conflit et six ans après l'armistice, que l'on passe l'éponge sur le plus odieux des crimes et que l'on assimile aux meilleurs soldats les êtres vils qui se sont soustraits au devoir et au danger! Aux combattants héroïques, qui ont passé de nombreux mois sur le front, dans la boue des tranchées et sous une pluie de mitraille, à ceux qui sont revenus mutilés de la guerre, la face tailladée, des membres en moins, la santé à jamais ruinée par les fatigues, les privations ou les gaz toxiques, à tous ceux-là est infligé l'affront de voir la crapuleuse lâcheté des déserteurs mise désormais au même rang que le sublime héroïsme de ceux qui se sont allégrement sacrifiés pour la défense de la patrie!.. Devant le conseil de guerre de la cinquième région, siégeant à Clermont-Ferrand, comparaissait, mercredi dernier, un nommé Lemenier, condamné à mort, par contumace, en décembre 1915, pour avoir déserté devant l'ennemi et s'être rendu aux Allemands. Les juges militaires ont condamné ce drôle au minimum, soit cinq ans de travaux publics; peine dérisoire, si l'on considère la gravité sans atténuation de l'acte commis; peine illusoire si l'on songe que le sieur Lemenier bénéficiera demain de l'amnistie, tout comme le misérable Planson de Neuilly-sur-Marne. C'est pour cette dernière raison, sans doute, que le Conseil de guerre a jugé inutile de prononcer une sanction plus sévère et n'a voulu condamner que pour le principe! Avant peu, d'ailleurs, les individus comme les Planson et les Lemenier obtiendront plus de considération que les combattants qui se sont vaillamment comportés. On dira d'eux qu'ils ont été des malins, puisqu'ils ont su sauver leur peau, en la mettant habilement à l'abri des obus, des balles, des gaz et des explosions. On vantera leur ingéniosité, leur malice et leur savoir-faire. On appréciera leur caractère à la fois débrouillard et prudent. En revanche, on traitera de poires ceux qui ont eu la candeur de croire que le devoir leur commandait de partir et de s'immoler pour le salut de la patrie. N'est-ce pas, d'ailleurs, la conclusion logique qu'il faut tirer de la paradoxale situation créée par la volonté d'une minorité et la veulerie du plus grand nombre ? PAUL MATHIEX.
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