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La Justice 28 septembre 1924


Je ne sais quel homme de bon sens disait : « Ayez moins de fonctionnaires; sachez les choisir et payez-les mieux ». En tous cas, jamais parole ne fut plus vraie, plus de circonstance surtout.

La République, troisième et non pas la meilleure, mais enfin, la République quand même et qu'il faut aimer et défendre, a eu le tort de beaucoup promettre. Il faut tenir les promesses et rompre avec cette méthode qui fait d'un pays une pépinière de fonctionnaires. Dans toutes les branches, les familles dirigent leurs enfants sur la « situation », « l'emploi » garanti par la Nation. C'est une erreur. Mais nous sommes devant un fait. Il y a trop de fonctionnaires et ils sont fort mal rétribués.

Notre ami Frossard que la question ne laissa pas indifférent, disait avec raison « Du moment que le Conseil des Ministres, sur l'initiative de M. Herriot, accepte de relever en proportion du coût de la vie », les traitements des fonctionnaires, on peut considérer comme acquise une des principales revendications du Cartel. »

Entre les revendications et la justice rendue il y a une marge asse vaste, pour que, de ministère à ministère, on élude les problèmes épineux. C'est une question de sous, de budget, de finances plus ou moins bien gérées... M. Hebrard de Villeneuve avait obtenu 200 francs par an d'augmentation pour les petits fonctionnaires (12 sous par jour).

Je conviens, volontiers, avec Frossard, que c'est là une douloureuse ironie. Reprenant la documentation de notre confrère, nous voyons qu'un fonctionnaire qui a accompli un stage ou un surnumérariat, débute à 11 fr. 60 par jour et un ouvrier des P. T. T., 16 fr. 40 par journée effective de travail.

Les 1.800 francs d'indemnité de vie chère demandés depuis longtemps, ne sont pas seulement une réclamation justifiée, mais une protestation contre l'immoralité des traitements qui ne permettent pas à chacun de vivre honorablement. Tout est là.

M. Digat, dont la compétence est incontestable préconise d’ajuster les traitements au mouvement général des prix » et d'établir, d'abord, un traitement de base.

La commission Hebrard de Villeneuve. l'a fixé, d'accord avec les représentants des fonctionnaires, à six mille francs (retenues légales déduites, 470 fr. par mois). C'est un taux anormal proportionnellement au coût de la vie, mais c'est un minimum possible, en attendant mieux.
Il ne faut pas se le dissimuler, c'est un leurre que donner à un employé l'assuance qu'il gagnera sa vie. Hélas! il ne la gagne pas ! Il trime; et même si son travail est de ceux qui font sourire, le prix de son temps vaut mieux. Et si ce temps est gâché, à qui la faute, sinon à nos représentants ayant à payer les lettres de change que sont trop souvent les bulletins de vote favorables à leur élection.
Donnant, donnant I
Soit ! Mais, eux, députés, ont pris, d'abord. Et s'ils donnent, que ce ne soit pas une aumône ! Je reste dans le système actuel. Je n'exagère rien. Et tout le monde me comprend.

Écoutez, maintenant, l'avis d'un haut fonctionnaire qui veut bien nous renseigner? Je transcris, sans rien y changer, la lettre qu'il nous adresse.
« Je vous signale, au sujet de la révision des traitements des fonctionnaires, l'effet très fâcheux que produit sur l'ensemble l'attitude étrange prise au sein de la commission Hébrard de Villeneuve par les représentants du ministre des Finances. Leur mission, d'après nous, fonctionnaires, el je vous assure que j'interprète le sentiment unanime de tous mes collègues en même temps, je crois, que les sentiments du président du Conseil lui-même, est d'établir un projet de révision des traitements de 1919 pour les mettre en concordance avec les prix de 1924. Si cette révision, d'ailleurs prescrite par la loi, se traduit par une augmentation des dépenses budgétaires ce n'est pas la faute de la commission, encore moins celle des fonctionnaires. Le gouvernement est seul qualifié pour examiner la question du point de vue budgétaire parce que seul il a l'initiative en cette matière comme en matière de politique économique et douanière. Or, il ne lui est pas impossible, soit par la réduction de certains effectifs, soit par une amélioration des méthodes administratives, soit en faisant donner aux impôts existants leur plein rendement, de trouver les ressources qui paraissent, à priori, faire défaut. Nos collègues délégués à la commission Hébrard de Villeneuve, ont donc eu raison rompre les pourparlers avec les gens du ministre, du moment que ceux-ci ne s'en tenaient pas à la mission qu'on leur avait assignée. »

Et pour finir, ce trait, acéré, mais qu'il est difficile de parer : « La France est riche, disait Herriot, le 11 mai; aurait-elle fait faillite depuis ? »
Est-ce tout à fait un mot de mauvaise humeur ? Je crois plutôt que c'est un cri de détresse.

Voici, pour une administration, les traitements actuels :

Début :

  • surnuméraire, 3. 800 francs.
  • Dame employée: 3.800 (échelons intermédiaires : 4.200, 4.600, 5.000, 5.500, 6.000,6.500).

  • Commis 4.00 (échelons: 4.500, 5,000, 5.500, 6.000, 6.500, 7.000, 7.500, 8.000).
  • Contrôleurs: 7.500 (échelons: 8.000, 9.000,10.000).

Une indemnité de cherté de vie de 720 francs supprimée dès que le traitement atteint 6.900 pour les célibataires.

  • Un surnuméraire: 3.800+720+1.600 (pour Paris) 6.120=509 francs.
  • Exemple: un commis de 34 ans (age auquel on devrait être marié et père de famille) touche 6.500+720+1.600 (à Paris) =8.820-390 (retenue pension) =8.430, soit 702 francs par mois.
  • Un contrôleur à 60 ans : 11.000 + 1600 (à Paris) 12.600-660-11.940 francs, soit 995 francs par mois. En fin de carrière, à 60 ans, une dame employée touche 7.200 francs, un commis, 9.000 et un contrôleur 11.000.En 1914, le taux était : 2.700, 4.000 et 5.000 pour ces trois emplois.

Ces chiffres sont éloquents. Comparez-les au prix actuel de la vie, à ce qu'il en coûte seulement de se nourrir et vous aurez la mesure de l'iniquité. Ajoutez encore qu'on exige des fonctionnaires de la tenue, du décorum, une dignité d'existence que seule peut assurer une aisance relative. Et la famille, les vieux parents, la femme... les enfants… Car j'oubliais de vous dire que le fonctionnaire doit donner l'exemple et faire des enfants. Non ! Sans blague !! Et quoi encore ?

Ne nous étonnons donc pas outre mesure s'il y a quelques « cailloux » qui protestent et de braves gens qui en ont assez de leur régime sec, de leur misère en jaquette ou en veston, de leur médiocrité sans issue. Le pays se doit à lui-même de mieux traiter ses serviteurs.

Si ces derniers le trahissent parfois, que les juges appelés à sévir, interrogent leur conscience. Ne sont-ils pas, eux-mêmes fonctionnaires ?


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