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L'Intransigeant 18 septembre 1924


Des économies ? Affichages, funérailles...

DES ECONOMIES ?

Affichages, funérailles..

La Chambre a récemment voté l'affichage d'un discours de M. Herriot. J'ai lu que cela coûterait deux cent mille francs parce que c'est un discours d'une joyeuse longueur.
Je ne garantis pas ce chiffre : c'est le secret de l'Administration... Ce dont je suis sûr, c'est que, bon an mal an, des centaines de mille francs passent en affichage.

Depuis le onze mai, un certain nombre de discours ont été livrés par les afficheurs à l'admiration des contribuables,, discours qui célèbrent plus ou moins le contraire de ce que célébrèrent les discours de la législature précédente.
On ferait une amusante collection d'inepties et de contradictions politiques, si l'on pouvait se procurer la série complète de ces affiches officielles depuis un siècle.

Servent-elles à quelque chose ? Il me semble qu'elles ne servent à rien. J'ai pu observer l'attitude des habitants de maintes régions devant ces coûteuses vanités ; il m'a toujours paru que les gens n'y portaient aucune attention, et souvent les considéraient avec un air de rigolade…

Pour renseigner les populations, les journaux suffisent. Les affiches ne convainquent que les adhérents du parti qui affiche: c'est de l'eau à la rivière.
Bah! me dit l'ami Jacquelar, qui est un électeur influent du bloc des gauches... c'est peu de chose dans l'énorme budget d'après-guerre !

Peu de chose je veux bien. Et cependant, avec le peu de chose que coûte annuellement « l'affichomanie », on pourrait aider dans leurs recherches plusieurs Branly et plusieurs Curie. Quand je pense dans quelles conditions infectes ces grands hommes ont travaillé !...
Or, le travail d'un Curie, le travail d'un Branly, ça vaut mieux que le plus grand nombre des discours, affichés ou non, qui furent proférés dans les deux Chambres, entre 1800 et 1924.

Moins fréquentes que les affichages, les funérailles nationales constituent aussi des dépenses vaines. La plupart du temps, elles sont accordées à des hommes politiques, mais il n'importe, je les tiens toutes pour inutiles. D'abord, elles sont laides et ridicules; elles font sourire bien plus qu'elles n'impressionnent; elles n'ajoutent rien à la grandeur d'un homme de génie et deviennent piteuses lorsqu'elles attirent l'attention sur un des innombrables fantoches qui firent leur chemin par l'intrigue ou par la rhétorique.

Je suis sûr qu'un Hugo, un Pasteur, un Renan, eussent bien mieux aimé que, EN LEUR HONNEUR, on secourût un savant, un poète, un philosophe pauvre ou même plusieurs savants, poètes et philosophes.

Oui, ce serait d'un grand effet et d'un retentissement considérable si, en l'honneur des grands hommes, on récompensait d'autres grands hommes !
Il y a encore les centenaires, bi-centenaires, tri-centenaires qui sévirent, depuis l'Armistice, plus abondamment qu'en aucun temps... Quelques-uns ont coûté fort cher: si l'on avait eu l'idée de détacher seulement une partie des frais pour soulager des misères de savants ou d'artistes, j'excuserais ce que ces commémorations officielles ont de jovialement saugrenu.

Je me souviens d'un centenaire où j'avais été spécialement appelé pour prononcer un discours au nom des hommes de lettres, concurremment avec le président de la Société d'iceux : partout le groupe des politiciens occupait la place d'honneur; au banquet, les confrères éminents de l'homme de lettres glorifié (!?) n'eurent point place à la table d'honneur, où siégeaient ministre, maire, conseillers d'arrondissement, préfet... et tutti quanti.
Fauchois nous disait, parlant de l'homme « centenarié » : S'il était ici, il occuperait le bas bout de la table !
Le ministre, homme d'esprit, le savait bien et ne pouvait s'empêcher d'en rire...
Petites dépenses... Oui, mais au bout du compte les petites dépenses accumulées finissent par faire des milliards et par culbuter un budget.

Si vous aviez la patience, ami lecteur, de feuilleter régulièrement l'Officiel, vous verriez surgir dans tous les recoins ces petites dépenses et vous finiriez par les trouver fort redoutables…

N'y a-t-il pas un proverbe qui dit, ou à peu près « Ce sont les petites pluies qui gâtent les grands chemins»?

J.-H. ROSNY Aîné, de l'Académie Goncourt.


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