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Le Petit Parisien 18 septembre 1924


Il y a des gens qui ne peuvent être heureux

NOS ÉCHOS

LE PROGRAMME

Il y a des gens qui ne peuvent être heureux sans programme. Au théâtre, ils ne prennent aucun plaisir à la pièce s'ils ne sont pas au préalable, exactement informés des noms des acteurs et du contenu de chaque acte et de chaque scène. Au concert ou à l’Opéra, la musique les indiffère tant qu'ils ne connaissent pas les paroles des airs qu'ils entendent, information qu'ils ne peuvent d'ailleurs obtenir des chanteurs. Bien peu d'artistes prennent la peine de faire comprendre à leurs auditeurs, en langage intelligible, de quoi il s'agit.

Ils ne peuvent voyager avec confort à l'étranger s'ils ne réussissent à faire concorder exactement leurs impressions avec les explications imprimées.

Un de mes amis voulut en trois jours visiter Paris, Il sillonna follement la ville en tous sens, le nez dans son Baedecker. Il s'escrima sur le plan et leva à peine les yeux pour voir la tour Eiffel. Il était si désireux d'identifier minutieusement ce qu'il voyait, qu'il ne vit rien du tout.

Je suis enclin moi-même à être programmatique (c'est sans doute un néo- logisme, mais le mot me plaît), le danger est dans l'exagération de cette tendance. C'est-à-dire que nous pouvons mettre tant de zèle à chercher ce qui est supposé nous plaire, que nous ne trouvons rien qui nous plaise.

Il y a des gens qui sont malheureux si leurs jours ne sont pas nettement catalogués. Ils ne peuvent jouir sans réserve d'un beau lever de soleil avant de savoir si c'est bien le 15 mai. Ils souffrent de ne pas savoir ce qu'ils feront l'an prochain à pareille date, et à moins que le programme de samedi soit tracé, ils ne peuvent, mardi, être heureux sans arrière-pensée.

Cela, c'est un extrême. Voici l'autre: il y a ceux qui chaque jour mettent à la voile vers l'inconnu, comme Christophe Colomb sur sa caravelle, pour qui demain est une perpétuelle nouveauté et la vie un monde non cartographié; qui ne sont préparés à rien et qui sont prêts à rencontrer n'importe quoi: les Indes ou l'Amérique, des épices ou de l'or, des pirates ou un naufrage n'importe quoi, pourvu que ce ne soit pas dans le programme, pourvu que ce soit nouveau, étrange et singulier.

Comme en toutes choses, la sagesse consiste à choisir sa route entre ces deux extrêmes. Nous devons avoir suffisamment de programme pour savoir d'où nous viendra notre prochain repas, mais pas assez pour nous enlever l'appétit pour tous nos repas.

En résumé, il est bon d'appliquer au programme, au plan, au budget, au système, la parole de l'oracle de Delphes: « Rien de trop. »

FRANK CRANE.


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