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Le Petit Journal illustré 21 septembre 1924


le geste auguste du semeur

QUI ne connaît de ces tableaux anciens, voire de ces humbles lithographies dont nos ancêtres aimaient à tapisser les murs, où l'on voit, le fléau à la main, des paysans battre sur l'aire les gerbes de la dernière récolte ? Avec « le geste auguste du semeur » et la moisson, le battage est un des trois principaux moments du cycle privilégié à quoi tous les humains doivent de manger du pain. On conçoit donc qu'en dehors du pittoresque propre à émouvoir les artistes, ceux-ci aient vu, dans le battage du grain, un acte symbolique digne de tenter leurs crayons ou leurs pinceaux.

Mais, grâce aux progrès du machinisme moderne, l'antique fléau a disparu de nos campagnes. Il était demeuré le même qu'aux temps les plus lointains de l'histoire. Le paysan de France, il y a cinquante ans encore, faisait le même geste, employait le même instrument rude et brisant que les fellahs de l'Egypte ancienne, les esclaves de Rome ou les colons du moyen âge. Ne regrettons pas sa mort ! Outre qu'il causait une fatigue disproportionnée, le fléau ne produisait qu'un rendement médiocre, incomplet. Celui-ci, comme tous les autres instruments primitifs dont se servaient les cultivateurs de jadis, était une des causes, avec quelques autres, de la misère dont souffraient les campagnes de France sous l'ancien régime.

Faut-il rappeler à ce propos ce qu'en a dit Taine dans son histoire des Origines de la France contemporaine?
« Dans les contrées les plus fertiles, chaumières et visages, tout annonce la misère et la peine. La plupart des paysans sont faibles, exténués, de petite taille... Ils ne mangent qu'un pain noir fait de seigle et d'orge et n'ont pour boisson que de l'eau jetée sur le restant des marcs... Et, rappelant une phrase de Mirabeau dans son Traité de la population, il ajoute : « L'agriculture, telle que l'exercent nos paysans, est une véritable galère; ils périssent par milliers dès l'enfance et, dans l'adolescence, ils cherchent à se placer partout ailleurs qu'où ils devraient être ».

Cette dernière phrase prouve qu'on se plaignait déjà, avant la Révolution, de la désertion des campagnes. Mais cette Révolution est venue, libérant le cultivateur, lui rendant le droit de travailler sans être écrasé de taxes et d'impôts, lui redonnant le goût de vivre et la joie légitime d'augmenter son bien, d'économiser.

Plus d'un siècle a passé depuis lors. Certes, la culture de la terre n'est pas devenue idyllique du jour au lendemain. Elle a subi, jusqu'à ce siècle-ci, de dures épreuves. Cependant, à mesure que la situation du fermier, du métayer comme celle du propriétaire, s'affermissait, les instruments de travail mis à sa disposition se perfectionnaient. Parmi ces progrès, la batteuse mécanique est un des plus importants.

La première créée en France est due à deux inventeurs, MM. Bordier et Delacombe. Elle date de 1855. Elle consistait en un cylindre hérissé de fléaux mobile que la force centrifuge tendait et dont chacun d'eux venait battre les épis qui lui étaient présentés. Elle était actionnée par le mouvement d'un cheval faisant tourner un tapis sans fin. C'était, on le voit, une machine bien primitive encore. Mais l'élan était donné. Ses perfectionnements successifs ajoutés, d'une part, à la mécanique, la substitution, d'autre part, de la vapeur à la force animale, n'ont pas tardé à rendre pratique, maniable, aisée l'invention première, à la répandre à peu près partout dans les campagnes.

Maintenant, dès que la moisson est faite, le sourd grondement de la batteuse et le sifflet strident de la locomobile qui l'actionne animent le silence des cours de fermes et des champs. Ce sont là, pour les paysans, de rudes journées qui commencent à l'aube et finissent à peine avec le crépuscule, des journées de labeur incessant parmi la poussière d'or qui s'échappe de la machine. Mais c'est aussi la dernière étape, la plus heureuse, dans cette vie de travail et de souci que mènent les cultivateurs.

Si nos aïeux, qui ne connaissaient que l'antique fléau, pouvaient voir aujourd'hui comment on bat le blé, leur étonnement serait grand. Mais cet étonnement ne serait pas moindre pour les Français d'aujourd'hui s'ils pouvaient voir avec quelle célérité la moisson et le battage se font en Amérique. Là, sur les immenses terrains de culture s'étendent à perte de vue, d'énormes locomobiles routières, celles-là mêmes qui ont servi à labourer la plaine en tous sens, s'avancent à travers les épis. Le blé coupé par la moissonneuse tombe sur une toile sans fin qui le déverse sur un char. Celui-ci conduit les gerbes à la batteuse à vapeur qui, aussitôt, bat le blé, le vanne, le met en sac. Paille et grain, tout est emporté aussitôt, par un train. Et, pour que ce travail gigantesque s'achève sans délai, la lumière électrique remplace, pendant la nuit, la lumière du soleil.

Claude FRANCUEIL.


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