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L'Œuvre 25 septembre 1924


Le Gosse est parti pour l'Amérique

Hors d’Oeuvre

Les chapelains de Jackie Coogan

Les voyages forment la jeunesse. Le Gosse est parti pour l'Amérique, où son succès a été prodigieux. Aux dernières nouvelles, câblées dans l'univers entier, il jouait au Tennis-Club de New-York, devant une foule évaluée à 100.000 personnes, et des forces importantes de police durent s'employer pour lui ménager un passage dans le flot de ses admirateurs... Ça n'est pas que le jeune homme joue mieux qu'un autre au tennis, encore qu'il ait certainement gagné la partie (il est plus aisé de laisser gagner une partie de tennis au prince de Galles qu'un steeple-chase sur le parcours de Liverpool; car, pour gagner un steeple-chase, il faut rester sur son cheval jusqu'au bout. Ça n'est pas à cause de son mérite sportif que les Américains font à l'Héritier cet accueil délirant.

C'est parce que l'Amérique est un peuple très jeune et que le prince de Galles représente quelque chose de très vieux. C'est parce que l'Amérique est un pays réellement républicain et démocratique, et que le prince de Galles incarne la tradition autocratique dans ce qu'elle a de plus conventionnel, de plus décoratif, de plus absurde, une tradition autocratique affranchie de toute considération relative au mérite personnel de l'autocrate.

Mais, pendant ce temps-là, l'Amérique envoie sur le vieux continent un autre Gosse miraculeux. Ce Gosse n'est pas un fils de famille; c'est un chef de famille, dont les parents sont réduits à une condition humiliante et un peu ridicule. Jackie Coogan, à neuf ans, « vaut » vingt et un millions; c'est un phénomène bien américain, digne d'exciter l'admiration du peuple le plus spirituel de la terre...

Ah! nous en avons, chez nous, des artistes, des artistes connus, sans parler des mômes photogéniques qui grouillent sur les flancs de la Butte... Mais, chez nous, aucun artiste n'a jamais gagné vingt et un millions; nous avons des tas de gosses-à-Poulbol, mais nous n'avons pas le Gosse, le seul, celui qui a un carnet de chèques et qui traverse Paris comme un souverain en voyage, accaparant la première page des journaux pour le compte-rendu de ses gestes de la veille et le programme de ses gestes du lendemain...

Hourra pour le Gosse de George V, qui héritera de l'Empire des Indes Et vive le Gosse du Ciné, qui, devant l'objectif, a déjà ramasse vingt et un millions! Jackie Coogan n'est pas allé déposer une palme sur la tombe du Soldat Inconnu, et il faut lui savoir gré de cette délicatesse vraiment exceptionnelle. Mais il a été visiter Versailles, où il a prononcé des paroles historiques, soigneusement recueillies par des gazetiers pleins de zèle. Et, le matin, il était allé se faire sacrer à Notre-Dame.

Un de nos confrères, et non des moindres, publie à propos de cette cérémonie un document savoureux et remarquable. C'est un cliché où l'on voit l'enfant du miracle flanqué de deux vicaires obséquieux, inclinés, le chapeau à la main, et, pour citer le texte qui accompagne la photographie,« souriant à la jeunesse triomphante de Jackie Coogan». Vingt et un millions!

Certes, Jésus, lorsqu'il avait l'âge de Jackie Coogan, ne fut pas reçu aussi aimablement dans le Temple où il se présenta pour expliquer aux Docteurs de la Loi les principes élémentaires de la religion. Mais Jésus-Christ n'avait pas gagné vingt et un millions au cinéma; s'il avait gagné vingt et un millions, les curés juifs de Palestine lui eussent, dès l'abord, prodigué des marques excessives de respect. Bien que ma réputation de mécréant soit solidement établie, ça m'embête un peu que deux ecclésiastiques appartenant au clergé de Notre-Dame aient posé, en vue d'une publicité tapageuse, dans un groupe photogénique dont l'ornement central était un petit cabotin dégoûtamment riche.

Ça m'embête, parce que ça me gâte l'admirable cérémonie du Jeudi-Saint... Ce jour-là, pour commémorer le plus beau geste du Christ, les prêtres lavent les pieds à des enfants pauvres... Si l'enfant a vingt et un millions, le geste est beaucoup moins admirable.

Les prêtres peuvent interpréter ainsi la parole évangélique: « Lavez une fois par an les pieds de l'enfant pauvre. Mais, chaque fois que vous en avez l'occasion, léchez les pieds de l'enfant du riche. » Tout de même, cette interprétation me semble légèrement entachée d'hérésie.

G. DE LA FOUCHARDIÈRE,


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