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Le Journal 27 juillet 1923 (art. page une)


AzA Le Journal 01 Chaliapine 1

Chaliapine de passage à Paris

il nous conte quelques souvenirs de Russie

Chaliapine à Paris ! La nouvelle s'en répandit soudain, hier.

Chaliapine ! Ce nom évoque les temps à la fois si proches et si lointains où l'art russe triomphait en France par ses ballets et ses chanteurs. Il fut tout de suite glorieux. Aussi bien tout concourait à la renommée de cet artiste. Sa vie n'était-elle pas merveilleuse comme un conte ? Les fées, qui l'avaient fait magnifiquement beau, avait voulu qu'il naquit dans un berceau de pauvre. Mais il était promis quand même à une jeunesse éclatante. II n'avait pas vingt ans que déjà de Finlande et en Crimée on célébrait son prodigieux talent de comédien et de chanteur, sa voix de basse si puissante, si profonde, si souple qu’elle semblait irréelle, encore qu'elle fût trop émouvante pour ne pas être avant tout humaine,

Il connut les honneurs impériaux, les acclamations des foules délirantes, non seulement en Russie mais dans le monde entier, qu'il parcourut en demi-dieu triomphant.

À ces jours d'apothéose succédèrent les années de la guerre et du bolchevisme.

Rentré en Russie en 1914, Chaliapine y demeura jusqu'au mois de juin de l'année dernière. Une tournée en Amérique, une autre en Angleterre et il vient enfin en France. Il , | y à huit jours il débarquait à Paris dans un incognito qui ne fut percé qu'hier. Le voici ; il est demeuré tel qu'il nous apparaissait aux soirs inoubliables où montaient vers lui les bravos du public de l'Opéra. Sa taille de géant est demeurée svelte et c'est à peine si un peu d’argent s’est mêlé, près des tempes, à l'or des cheveux. Il sourit aux amis qui l'entourent, à Raoul Gunsbourg qui l’amena le premier en France et qui est demeuré son confident, à Sem qui le croque tandis qu'il parle ; il se penche vers la fenêtre, montre le ciel et s'écrie : «Il est toujours incom|parable à Paris!» Va-t-il nous conter ce qui se passe là-bas ? On le presse de le faire, mais il secoue la tête. Il objecte:

« Je ne suis qu'un artiste ; je n'ai pas le droit de porter un jugement sur ce que j'ai vu, tout au plus puis-je avoir des impressions. »

Une flamme éclaire ses yeux bleus ; ses narines, un peu larges, qui donnent à son visage pâle une expression narquoise, palpitent. Il S'écrie : « Non, non, je ne vous parlerai pas des heures pénibles que nous avons vécues, de nos souffrances. Je vous dirai seulement pourquoi je suis demeuré en Russie. J’ai senti que je devais le faire, parce que par ma présence, je pouvais accomplir une œuvre utile : sauver le théâtre, conserver à mes camarades moins fortunés leur gagne-pain. Fils de moujiks je suis, je puis le dire sans fausse modestie, populaire dans toute la Russie. Chaliapine continuant à jouer, quel exemple ! Voilà pourquoi j'ai chanté pendant toute la Révolution. J'ai chanté pour rien, ou pour un modeste cachet de 20 francs ! Quels souvenirs je garde de certaines de ces soirées ! J'ai vu la loge du tsar au Théâtre impérial de Petrograd occupée par de pauvres gens à peine vêtus. Ils écoutaient, muets. extasiés, les yeux agrandis, la tête reposant sur leurs poings. Du haut en bas du théâtre la salle était pleine à craquer d’une foule populaire dont l'enthousiasme débordait. Ces spectateurs se doutaient-ils qu'ils m'offraient à moi un spectacle inoubliable ? »

Et la situalion générale, Chaliapine va-t-il nous dire ce qu’il en pense ? Hélas ! Sur tous les sujets de politique, sa volonté de silence est inflexible.

Mais nous pressentons les privations qu'il a dû endurer, comme les autres, lorsqu'il rappelle avec quel délice il retrouva les bains turcs, disparus pendant de longues années, et les 8 millions de roubles dont il paya, à l’issue de ses ablutions, le régal d’une bouillabaisse, la ouha, qu'adorent tous les Russes.

« 8 millions de roubles, explique-t-il, cela paraît énorme, mais c’est l'équivalent de 4 roubles-or. Comme, avant la guerre, la bouillabaisse se payait 3 roubles, vous voyez que la vie n'a guère augmenté. »

Il sourit maintenant d’un sourire ingénu. Puis, redevenant grave, il affirme qu'en, dépit de tout la France est unanimement aimée en Russie et qu'aux jours les plus troubles ce sentiment ne s’est pas atténué.

Dans. la soirée, un rapide emmenait Chaliapine sur les bords de l'Océan, où il prendra quelques semaines de vacances avant de repartir pour l'Angleterre,

Geo London