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L'Oeuvre 25 juillet 1923 (art. page une)


La paix de Lausanne a été signée hier

Hier après-midi, les représentants de la République ottomane et les représentants des puissances alliées ont signé le traité de Lausanne. La cérémonie fut simple, conformément aux traditions helvétiques, conformément aussi, peut-être, aux désirs secrets de tous les assistants.

Résultat de longs mois de négociations pénibles, le traité de Lausanne n’est pas de ces instruments diplomatiques que les peuples accueillent avec des cris de joie et d'espoir. Enfantée dans la douleur, la paix orientale est chétive, fragile, pitoyable peut-être. Mais elle est. Et c’est cette existence même qu'il nous plait aujourd'hui de saluer.

Il ne serait pas difficile de critiquer le document au bas duquel les grandes puissances ont apposé hier leur signature. Nous ne nous sommes pas fait faute, au cours des négociations, de relever les erreurs, les faiblesses et les incohérences des hommes qui l'ont préparé.

Œuvre de compromis, il ouvre souvent la porte à des interprétations divergentes, il n'écarte pas suffisamment la possibilité de conflits futurs. Certaines de ses dispositions ne pourront être appliquées, d'autres iront à l'encontre de leur objet. Le champ laissé, ouvert aux compétitions mercantiles et dangereuses des intérêts privés est encore trop vaste.

Mais, a le prendre dans son ensemble, le traité de Lausanne est une œuvre de progrès, parce qu'il est une œuvre de justice. Certains — et surtout les auteurs inconsolables de ce monstre absurde que fut le traité de Sèvres — s'obstinent à dire :

= La Turquie s’est rangée, durant la grande guerre, dans le camp de nos ennemis. Nous l'avons battue. Nous devions la punir, lui rogner les ongles. Et voilà que nous lui reconnaissons des droits et.que nous lui consentons des avantages que jamais elle n'aurait même osé revendiquer en 1914. Nous nous laissons bafouer par ceux qui nous ont trahis. Nous signons l’aveu de notre impuissance. Vainqueurs par les armes, nous nous sommes laissés battre autour d'un tapis vert.

Voulez-vous savoir ce que vaut ce raisonnement ? Prenez une carte de 1914 et regardez la configuration et l’étendue de l'Empire turc. Puis prenez une carte de 1923 et regardez la Turquie « victorieuse » de Lausanne. Le grand Empire est devenu un petit État, tout resserré sur lui-même.

II ne fallait ras lui rendre Constantinople ni la Thrace orientale, continuent ces grands politiques. Et à qui donc les aurait-on données ? Aux Anglais ? Aux Grecs ? Nous aimons mieux les voir aux mains des Turcs.

La Turquie, il est vrai, est libérée des entraves étrangères qui la ligotaient en 1914. Les « Capitulations » du sultan Soliman sont abolies, Le régime préférentiel des étrangers est supprimé. Et après ? Nous voyons là, quant à nous, un progrès. Voici de longues années que les Capitulations ont été supprimées au Japon. Pourquoi les maintiendrait-on éternellement en Orient ? Pays libre, la Turquie aura le droit de s’administrer à sa guise ; elle aura aussi le devoir d'assurer aux étrangers qu'elle accueillera sécurité et tranquillité. Croit-on d’ailleurs que, si elle venait à manquer à ce devoir, les grandes puissances resteraient désarmées ? On est, à Angora, bien persuadé du contraire.

L'élaboration des clauses financières et économiques a fait couler beaucoup d'encre — comme toutes les négociations qui touchent à de grands intérêts d'argent. Elles réservent l'avenir et laissent à ceux qui auront le courage de la tenter la chance de réussir. Que demanderait-on de plus ? La reconnaissance officielle — par des signatures engageant les États, c’est-à-dire les peuples — de droits plus ou moins établis sur des richesses naturelles plus ou moins hypothétiques ? Grand merci ! Si le traité de Lausanne n'avait fait que rompre cette tradition, qui mettait le sang des citoyens au service de quelques financiers, cela suffirait pour que nous le trouvions bon.

Nous savons bien ce que cache l'expression, mise à la mode par les Américains, de l'open door — la « porte ouverte ». Nous savons que, sous quelques phrases congrument imprégnées d'humanitarisme, se cachent trop souvent les luttes sans merci des grands trusts. Mais nous préférons encore cette méthode à celle des « accords tripartites» qui engagent les peuples sans qu'ils puissent s'en douter.

Le traité de Lausanne subsistera dans l’histoire justement par ces dispositions qui paraissent aujourd’hui scandaleuses à quelques-uns. En affranchissant la Turquie, il aura donné à une nation qui, jusqu'alors, vivait en marge de l'Europe, un peu comme une peuplade semi-barbare que les Occidentaux méprisaient et redoutaient tout à la fois, l’occasion d'entrer de plain-pied dans la communauté des nations civilisées. Demain, la Turquie sera membre de la Société des Nations. A elle maintenant de prouver qu’elle en est digne.

Et puis, le traité de Lausanne, c'est la paix.

De toutes les conférences qui ont eu lieu, seule la conférence de Lausanne est arrivée à une conclusion. Elle nous a donné à tous la paix, la paix sans épithète, la paix tout court. Nous formons des vœux pour qu'elle soit durable.

Ce jugement de M. Diamandy, président de la délégation roumaine, est à la fois le plus simple et le plus sage. Et qui refuserait de s'associer aux espérances qu'il exprime ?

Camille Lemercier

La Paix de Lausanne