| L'intransigeant 27 juillet 1923 (art. page une) |
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LE CINÉMA ACROBATIQUE À trois cents mètres dans les airs un opérateur de cinéma filme un roman d'aventures et d'amour sous Je paratonnerre de la Tour Eiffel — Viens nous voir demain matin. Nous tournons sur la Tour Eiffel. Je fus exact au rendez-vous que m'avait donné mon ami René Clair. À dix heures un quart, les ascenseurs successifs me faisaient franchir lentement, les trois plates-formes de la gigantesque tour. Quelques marches encore et nous voici sur la passerelle de la dernière plate-forme. Le public ne monte pas plus haut. Une loge d'artistes à 300 mètres d'altitude. Une porte, sur laquelle est écrit : «Défense d'entrer». Je frappe. — Ah te voilà, me dit René Clair, qui me prends par le bras. Viens, je te présente. La pièce dans-laquelle nous nous trouvons ressemble à s'y méprendre à une chambre basse de navire pleine de recoins. Des poutrelles de fer partout, solidement rivées. Contre la paroi un robinet sous lequel se trouve un seau rempli d'eau savonneuse, et des chaises encombrées de robes, de manteaux, de sacs de voyage ouverts, de pantalons d'hommes, de vestons. Guichard est l'opérateur. Il se promène partout avec son appareil de 20 kilos muni d'un pied aussi lourd qu'encombrant. Une partie de manille dans les airs — Allez, on monte. — Vallée, Préfils, Stacquet, appelle René Clair, attablez-vous. Vous jouez aux cartes. Vallée gagne et ramasse successivement les piles de billets de banque, avec une satisfaction marquée. «Mettez. des bijoux. Le détective doit avoir volé plus de bijoux que les autres... On entend le déclic de l'appareil de prises de vues... puis un arrêt et un commandement : « Recommencez. » Mais le soleil s'est caché et il faut attendre. Alfred Guichard, l'opérateur, un verre de couleur collé à l'œil, surveille le petit nuage. — Attention, crie-t-il, le soleil revient. Le voici en effet, et la partie de cartes, recommence en même temps que le déclic. .— Parfait, dit René Clair. Ça suffit pour, vous… Un flirt les pieds dans le vide. Madeleine Rodrigues, en robe blanche, et Henri Rollan, en costume de plage, ont enjambé la rampe du petit escalier et se promènent sur la poutrelle extérieure qui retient la dernière charpente, celle qui termire la tour. Là il n’y a pas le moindre garde-fou...et à pic, en-bas à 300 mètres, la terre ferme. Quelle chute s’ils avaient le moindre vertige. .Madeleine Rodrigues a installé de gros coussins, des étoffes, des boîtes de laques, des brosses, une ravissante boîte en argent dans laquelle elle enfermé des cigarettes turques. Charmant boudoir sur ce nid d’aigle Alfred Guichard, qui cherche une place pour son appareil, me glisse dans l'oreille, émerveillé Donne-moi du feu — Halte ! crie René Clair qui court rejoindre sur la poutrelle Madeleine Rodrigues et Rollan. Les cheveux au vent, le cou enlacé dans un grand cache-nez, sans souci du danger ni de la fièvre qui ne le quitte pas depuis deux jours, le jeune metteur en scène donne ses indications. Préjean est là aussi. Avec l'agilité du singe, il grimpe après la poutrelle et s‘installe sur une barre de fer, la cigarette aux lèvres, le plus naturellement du monde. L'appareil tourne. Clair s'est retiré et crie ses ordres. — Rollan, prenez une cigarette. Vous n’avez pas de feu. Faites signe à Préjéan qui va vous-en donner. : Un juron… c'est l'opérateur qui l'a prononcé. Que se-passe-t-il? Il n'avait pas Vous n’avez donc pas le vertige ? demandais-je ensuite à Rollan. Il me montra alors sur son sweater une petite bête à Bon Dieu qui était venue se poser là lorsqu'il était perché sur son observatoire. PIERRE BRET |






































































