| L'Oeuvre 26 juillet 1923(art. page cinq) |
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Le féminisme en Turquie Je crois bien vous avoir déjà raconté que lorsque je faisais, avant la guerre, des conférences sur le suffrage féminin, je faisais honte aux Françaises en leur disant que si elles ne se remuaient pas les femmes turques voteraient sûrement avant elles. Puis nous avons appris que les musulmanes de l'Inde et de l’Azerbaïdjan avaient obtenu le droit de suffrage, et enfin voici que l'on nous annonce une grande nouvelle : l'épouse de Mustapha Kemal a été élue à la Grande Assemblée Nationale. Mais les Françaises attendent encore le bon vouloir du Sénat pour exercer quelque influence dans leur pays. Je n'avais donc, hélas ! Que trop raison. Il paraît, d'ailleurs, qu'un parti féministe est en train de se constituer à Constantinople, ne nous en étonnons point car beaucoup de musulmanes sont au courant de ce qui se fait chez nous, alors que nous ignorons tout de leur véritable situation. Pour beaucoup de gens, la femme turque — comme toutes ses sœurs — vit au fond du harem, uniquement occupée à s'habiller et se farder, sans aucune connaissance de ce qui se passe en dehors de l'étroit domaine de ses appartements personnels. Quelle erreur ! Avant 1911 la revue "Le Droit des Femmes" comptait plusieurs abonnées à Constantinople, notamment Selma Riga, intelligente, instruite et désireuse de travailler à l’affranchissement de toutes les femmes. Il est certain que la dernière révolution turque a été la cause d'un grand mouvement d’émancipation féminine. Ayant travaillé à la transformation de leur pays, les femmes n'admettent pas d'être exclues de l’administration de l'État, elles pensent que l'indépendance doit s'étendre à tous sans distinction de sexe, et elles déclarent même indispensable leur participation à l'organisation définitive de la Turquie. Au point de vue civil, leur situation, tout au moins en ce qui concerne leurs biens, est très supérieure — le croirait-on ! — à celle de la femme française. A ce sujet, je pense ne pouvoir mieux faire que de transcrire intégralement les renseignements que m'a adressés ces jours derniers un lecteur : La loi ottomane ne reconnaît aucun régime matrimonial, les époux ottomans conservent chacun de son côté l'administration et la jouissance des biens qui lui sont propres. Toutes les conventions passées entre époux ou futurs conjoints à l'encontre de ce principe sont radicalement nulles. La femme ottomane jouit de la plénitude de ses droits civils, l'obtention de l’autorisation maritale ne lui est imposée en aucune circonstance ; elle peut, sans l'autorisation et sans le concours de son mari ou de qui que ce soit, acheter et vendre tous meubles et immeubles, prêter et emprunter, recueillir toutes successions mobilières ou immobilières, toucher toutes sommes, donner quittances, faire même toutes libéralités. Les biens de la femme ottomane ne sont jamais soumis à emploi ou remploi, cette formalité est d’ailleurs complètement inconnue en Turquie. Ne nous hâtons pas, cependant, d'envier le sort des musulmanes. Rappelons-nous que le père, le frère, ou à défaut tout autre parent mâle, a le droit de marier une fille même encore attachée au sein de sa mère, dans l'unique but de recevoir la dot que doit verser le futur époux. Certes, ces usages barbares disparaissent peu à peu, mais il est déplorable de penser que de pareils faits sont encore possibles. Nous ne doutons pas que dans le programme féministe turc ne figurent un certain nombre de revendications civiles à côté des revendications d'ordre politique. Les lois suivront les mœurs qui se modifient. Déjà beaucoup de musulmanes ont rejeté le voile et sortent le visage découvert. Révolte ? Peut-être ! Mais contre une coutume imposée par les hommes, et non pas contre un commandement religieux. Les nouvelles affranchies ont fait remarquer que Mahomet n'avait pas imposé le voile que sa propre sœur ne portait pas ! Espérons qu'un de ces jours, la nouvelle députée ottomane viendra plaider notre cause devant nos adversaires du Sénat. Marla Vérone. |
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