| Le Petit Parisien 22 juillet 1923 (art. page six) |
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LE JARDIN D'ACCLIMATATION ce qu'il a été, ce qu'il devait être On sait que le charmant pare, tracé en 1859 par l'architecte paysagiste Barillet-Deschamps, dans le cadre merveilleux du Bois, a subi de nombreux avatars. Sous l’Empire, ce jardin zoologique bien dirigé par le docteur Ruiz de Lavison et les Geoffroy Saint-Hilaire, connut une grande prospérité. La guerre de 1870 et la Commune lui portèrent un coup sérieux, car tout y fut dévasté par les belligérants. Depuis, le Jardin d’acclimatation ne s'est jamais relevé complètement et sa décadence ne fit que s’accentuer progressivement pendant les vingt années qui précédèrent la dernière guerre. Si bien qu'en 1910, le passif de la société s'élevait à 9.435.063 francs, dont 2,000,000 francs de capital d'actions et 191.000 francs d'obligations. Auparavant, en 1902, le jardin avait été mis en liquidation judiciaire, et un concordat fut passé entre la société anonyme du Jardin zoologique et le syndicat des obligataires, pour permettre à ce dernier syndicat le contrôle des opérations financières de la société. On le voit, la situation n’était pas brillante. D'ailleurs, l'aspect du jardin ne donnait aucune impression de prospérité. Peu d'animaux rares, des logements vétustes, des fauves s'étiolant dans des voitures-cages délabrées : on était loin du parc modèle rêvé par Isidore Geoffroy Saint-Haire, M. Drouyn de Lhuys et Anine Passy, les premiers fondateurs du jardin, avec le comte d'Epremesnil et le prince Marc de Beauvau. Les choses ne pouvaient rester en l'état, bien souvent, le conseil municipal de Paris avait invité le préfet de la Seine à intervenir. En 1919, notamment, le conseil avait préconisé la remise en état du jardin pour en faire de nouveau un centre d’attraction pour les familles et en même temps, d'éducation scientifique populaire. Un petit effort dans ce sens fut tenté au cours des deux dernières années. Quelques animaux furent acquis par un manager franco-américain, intéressé à l’entreprise. L'aquarium fut transformé en un logement pour carnivores, d'ailleurs assez mal compris et encore inachevé. Cet effort est resté à mi-chemin. Ce serait tout à fait regrettable. Il n'existe guère de grande ville européenne —à plus forte raison, de capitale où les habitants n'aient point à leur disposition un jardin zoologique, avec une collection plus ou moins, complète d'animaux exotiques, pourvu de restaurants en plein air, égayé par des orchestres souvent excellents. Dans ce cadre pittoresque, pour une somme d'entrée modique, les familles vont passer le jour de repos hebdomadaire. Les enfants s'instruisent en s’amusant, apprennent l'histoire naturelle et la géographie. Quelle distraction existe-t-il plus vraiment populaire et démocratique ? À Paris, rien de semblable, et notre vieux jardin des Plantes en ruines ne vaut pas la somme qu'il y faudrait dépenser le remettre en état, Son emplacement est mal choisi, et sa superficie beaucoup trop exiguë pour contenir les milliers de visiteurs quotidiens dont la foule s'élèverait, le dimanche, à plusieurs dizaines de mille. Le Jardin zoologique de Paris ne peut être situé qu'au bois de Boulogne où au bois de Vincennes. Pourquoi ne pas utiliser pour lui le cadre dessiné par Barillet-Deschamps, ce charmant vallon boisé, arrosé par un frais ruisseau, avec de petits étangs, parsemés çà et là, pour les ébats des oiseaux aquatiques? Les pelouses pour ruminants existent déjà, la ménagerie nouvelle serait utilisée pour les petits carnivores. On construirait un rocher en ciment armé où les grands fauves se promèneraient à l’air libre, comme à Hambourg, et à Rome. Le palmarium serait reconstitué, et comme aux jardins de Bellevue, à Manchester, les reptiles et les singes se poursuivraient en liberté parmi la forêt tropicale, séparés des visiteurs par une simple glace dépolie. Évidemment, pour réaliser ce plan, il faudrait engager des capitaux plus considérables que pour installer un water-chute ou un toboggan. Tout de même, notre capitale y gagnerait un centre d'attractions quelque peu plus original et dont l'action éducatrice serait plus sensible pour nos concitoyens. Depuis fort longtemps, les actionnaires et obligataires de la société anonyme du Jardin d’acclimatation sont habitués à ne toucher aucun dividende. D'autre part, nombre d'entre eux sont riches et partagent le bel esprit de désintéressement et de dévouement aux idées scientifiques qui animait les premiers fondateurs de l’entreprise. Pourquoi ne pas se résoudre, une bonne fois, à la liquidation d'une affaire mal gérée et à sa reconstitution sur des bases nouvelles ? D'ailleurs, il ne serait nullement, interdit d'admettre, dans le Jardin zoologique de la Ville de Paris, des attractions diverses destinées à la récréation des visiteurs petits et grands. Mais le fonds de l'affaire devrait être constitué par des exhibitions zoologiques et ethnologiques, conformément aux idées d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire. Et il est certain que, bien conduite, l'entreprise serait d'un bon rapport. Le chiffre des entrées au Jardin d’acclimatation en est un sûr garant. En 1910, ce chiffre s'était élevé à 665.081 francs, soit environ 100.000 francs de plus que celui fourni la même année par les entrées du Zoo de Regent's Park à Londres. Voici donc détruite la légende que le publie parisien n'aime point la zoologie. Tous les amis de la science, tous les Parisiens qui se plaignent depuis longtemps d'être privés de l'attrait d'un véritable jardin zoologique, demandent que le Jardin d’acclimatation ne soit pas détourné de sa véritable destination et qu'on n’attende plus pour doter notre capitale d'un établissement analogue au Zoo de Londres, au Thiergarten de Berlin, au Park de Schœnbrünn, près de Vienne, ou à la Villa-Borghese de Rome, pour ne parler que de ceux-là. On a tout, dit sur la détresse de nos savants et les moyens de lui porter remède… L’un de ces moyens les plus efficaces n'est-il pas de rendre la science attrayante pour tous, pour aider à la diffusion du véritable esprit scientifique dans toutes les classes de la société. Henry Thétard. |
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