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REFLEXIONS DU SOIR Les rameurs endormis
ll n'y aura pas d'expulsion pour les locataires. Le Sénat a voté, après la Chambre, le texte qui vient de régler leur sort, conformément au vœu exprimé par l'opinion publique. Les dispositions de la loi du 30 décembre 1922, tendant à surseoir aux expulsions sont prorogées, sans que le délai de grâce accordé puisse dépasser le 1er juillet 1924. Nous avions prévu cette solution logique et équitable. Nous nous réjouissons, au moment où les Chambres vont entrer en vacances, qu'elle ait été prise pour ainsi dire sans discussion. D'autre part, le rapporteur au Sénat, M. Morand, a donné l'assurance à ses collègues que le 13 octobre, au plus tard, remise serait faite aux Municipalités des casernes inoccupées. Nous avions bien raison de dire ici, il y a quinze jours, que ce palliatif à la crise du logement ne pourrait entrer en vigueur que si le législateur imposait sa volonté à ceux qui lui opposaient la force d'inertie. Les Municipalités pourront donc, dans un bref délai, disposer de locaux qui ne font rien, pour y installer des familles exposées à coucher dehors. Nous assisterons à un spectacle que nous n'avions jamais eu sous 1es veux et qui pourra paraitre paradoxal à certains : des Chambres servant à quelque chose et reprenant leur affectation primitive, après quelques modifications de détail indispensables. Cette victoire du bon sens sur l'absurdité vaudra ce qu'elle vaudra, elle est bien timide et bien pâle ; nous la saluons, tout de même, comme une revanche de l'esprit d'initiative sur la routine. Mais nous contestons qu’elle puisse nous donner les apaisements que nous souhaitons. Ce que nous reprochons à ceux qui ont la charge de diriger la politique intérieure de ce pays, c’est de n'avoir pas la première notion de la tâche qui leur incombe. La paix sociale, la reconstitution de notre capital humain, l'avenir du pays sont liés, on peut le dire, à une politique du logement et de l'habitation. Or, cette politique, nous ne l'avons jamais vue apparaître dans les Conseils du gouvernement. C'est sa carence qui a fait jaillir la plupart des sources de mécontentement qui empoisonnent la vie sociale actuelle. Que des millions de Français soient angoissés par le souci de se loger, de respirer, d'élever comme il convient leur petite famille, qui donc en a cure parmi ceux qui détiennent l'autorité ? Que les Parisiens soient entassés dans des taudis, claustrés dans des mansardes, décimés par les maladies contagieuses, quel est le ministre qui s'en soucie ? Le Président du Conseil a besoin de toutes ses minutes pour conduire la France au but qu’elle s'est fixé, pour traverser sans, péril les écueils semés sur sa route. Il ne peut tout faire, et nous comprenons que son activité, prodigieuse pourtant, ne puisse s'étendre à tous les problèmes. Mais que dire de quelques uns de ses coéquipiers, ignorants ou satisfaits, qui font semblant de faire effort sur la rame et s’endorment sur les lauriers faciles que leur tressent de bons amis ? Que dire de leur optimisme béat et de leur assouvissement ? Leur honorariat ferait bien notre affaire dans la tempête présente.
ANDRÉ PAYER
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