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La Presse 27 juillet 1923 (art. page deux)


AzA La Presse 02 Romain Rolland cinéma 2

ÉCRANS ET STUDIOS

Romain Roland et le Cinéma

Il y a quelques semaines, une grande maison américaine d'édition de films envoyait à la presse parisienne une information suivant laquelle «le Jean-Christophe» de Romain Rolland allait être mis à l'écran. Un de nos confrères du soir publia même la nouvelle dans ses colonnes. Elle était d'importance, et, résolu d’en avoir e cœur net, j'écrivis à l'illustre auteur qui me répondit par ces mots :

« Cher Monsieur,

Merci de m'avoir communiqué l'information de la «Paramount» dont je n'avais pas connaissance. J'ai, trois ou quatre fois au cours des dernières années, reçu d'Amérique des offres de mettre «Jean-Christophe» à l'écran. J'ai toujours refusé, en ajoutant que «Colas Breugnon» me semblait, en revanche, pouvoir s'adapter très bien au cinéma.

Comme vous, je ne trouve rien de plus niais que de mettre à l'écran les grands musiciens, mais (à cinq ou six éclatantes exceptions près), le cinéma n'est-il pas resté le royaume de la niaiserie? Malgré tout, je crois en lui. Il est un art magnifique en formation. Tôt ou tard, le chef-d'œuvre, le génie viendra.

ROMAIN ROLLAND »

J'avoue avoir éprouvé, en recevant ces lignes, une grande joie et un soulagement. Je voyais déjà Jackie Coogan, enfant prodige-acteur, jouer Jean-Christophe, enfant prodige-musicien. Je le voyais en frac — d'autant plus facilement qu'il est déjà apparu ainsi accoutré dans «Olivier Twist» — donner son premier concert avec son père, Melchior, devant les notabilités graves et stupides de sa petite ville natale. Tout cela n'était pas très rassurant.

Donc Jean-Christophe ne connaîtra pas les feux du studio. Tant mieux. Remarquons d’ailleurs que son auteur se montre assez sévère envers l'art silencieux : « À cinq ou six éclatantes exceptions près, le cinéma est resté le royaume de la niaiserie ».

C'est assez notre opinion et nous ne pouvons que regretter de ne pas voir figurer dans la lettre le nom d’une ou deux de ces éclatantes exceptions. Nous aurions voulu savoir si le Kid de Charlot, Robin des Bois, de Douglas ou le Signe de Zorro du même, entrent, pour l’auteur de Colas Breugnon, dans cette catégorie de films exceptionnels. D'ailleurs, soulignons les paroles de confiance qui closent cette lettre : « Malgré tout, je crois en lui. Tôt ou tard, le chef-d'œuvre, le génie viendra ». Certes il viendra, et nous l'avons souvent répété : « Nous attendons le génie de l’art cinématographique » ou encore : On n’a pas encore fait de chef-d'œuvre au cinéma, car un chef-d'œuvre est immortel et un film, au bout de quelques années, n'est plus présentable tant il a vieilli.

Enfin, la missive m'informait dans un bref post-scriptum que le magazine de New-York « Vanity Fair », publie actuellement un scénario du film de Romain Rolland, — une fantaisie cinématographique intitulée : "La Pensée déchaînée", ou "la Révolte des machines", illustrée par des dessins de Frans Masareel. Qu'il nous soit permis de dire en passant notre admiration pour la curieuse imagination de Masereel, de qui nous avons pu voir dernièrement des dessins qui évoquent le ciné avec une puissance singulière. — On voit donc que l’auteur de tant d'œuvres auxquelles tous nous devons des heures de joie, de réconfort et de consolation, ne se borne pas à une constatation platonique des possibilités de l'Art silencieux, mais qu'il lui apporte lui-même une contribution effective. Romain Rolland et V. Blasco Ibanez sont, paraît-il, les écrivains européens les plus goûtés en Amérique. S'ils pouvaient l'un et l’autre, écrire quelques scénarios dans le goût latin, où l'aventure ne finirait pas toujours par des épousailles, voilà qui rendrait un bien grand service au film français. Un écrivain en vogue aurait peut-être le don d’imposer notre point de vue outre-Atlantique, où Lamartine lui-même est tenu en échec. — Parfaitement. — Les Américains n'ont pas encore acheté Jocelyn, « parce que ça ne se termine pas par un mariage ». Nous savions déjà qu'ils avaient marié Eugénie Grandet avec son cousin. Mais il est vrai que, là-bas, on se marie, on divorce avec une telle facilité que cela ne tire pas à conséquence.

Que Romain Rolland ne m'en veuille point pour cette conclusion « utilitaire » en faveur du film français — du plus latin. Mais suivant ses fortes paroles, le cinéma n'est-il pas le royaume de la niaiserie? Or, s'il en est ainsi, c’est bien la faute des Américains qui, « à quelques éclatantes exceptions près » ont produit et produisent encore les films les plus pauvres et les plus enfantins.

Raymond Berner