| L'Oeuvre 26 juillet 1923 (art. page deux) |
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La disparition de M. QUEMENEUR Malgré les affirmations des témoins Seznec clame son innocence (De notre envoyé spécial) La journée devait être décisive. Elle le fut, autant qu'il soit permis de le croire, quand des témoins affirment : — Voilà l'homme que j'ai vu ! Seznec, pourtant, jusqu'à la dernière minute, comptait que sa barbe longue transformerait assez les traits caractéristiques de sa figure ravagée par de profondes brûlures, pour qu'un doute subsistât sur sa personnalité. Hier encore, il donna force détails sur son voyage à Saint-Brieuc, le 13 juin, jour où l'accusation assurait qu'il se trouvait au Havre. Il citait le garagiste vu par lui dans cette ville et, s'il déclarait avoir oublié le nom de l'hôtel où il coucha, du moins prétendait-il avoir parlé à Me Bienvenu, son avoué, qui en témoignerait. À toutes ces assertions, M. Vidal, commissaire à la sûreté générale, hochait en souriant sa tête de Nimois. — Quand même, disait-il, Quemeneur reparaîtrait devant moi, je continuerais à croire dur comme fer que Seznec l'a assassiné ! Sous ces paroles se dissimulait une conviction basée sur l'enquête personnelle du limier et de ses inspecteurs. Elle devait aujourd'hui recevoir une éclatante confirmation. Ce matin, en effet, arrivaient du Havre M. Chenouard, marchand de machines à écrire ; Mlle Hernoval, son employée, et MM. Legrand et de Hainaut, qui assistèrent à l'achat de la « Royal » par Seznec et qui voyagèrent avec lui. Conduits au palais de justice, M. Chenouard et Mlle Hernoval furent introduits dans le clair bureau de M. Campion, le juge. Le greffier apporta la « Royal ». Les témoins l'examinèrent : — C'est bien la machine que nous avons vendue, s'exclamèrent-ils. Et ils relatèrent les conditions de la vente : Seznec, entré une première fois dans le magasin, discutant des prix, arrêtant son choix, offrant pour payer un billet de mille francs sorti d'une liasse, puis réglant son achat avec des coupures à sa seconde visite, alors que les vendeurs pensaient déjà la vente compromise. A vrai dire, la reconnaissance de la Royal ne faisait aucun doute. Cette machine provenant d’un stock américain avait bien été entre les mains de M. Chenouard. Mais il restait à savoir si l'acheteur était Seznec. Ce dernier fut alors extrait de Creach-Joly, la prison, et amené entre ses deux gendarmes au Palais. Il était vêtu, comme le 13 juin, d'un complet « tabac » et coiffé, sur l'oreille, d'un chapeau verdâtre. — Les vendeurs de cette machine l'ont reconnue, lui dit le juge. — C'est bien possible, dit-il. Mais je ne saurais en faire autant car je ne l'ai jamais vue et ne suis jamais allé au Havre. — Faites entrer les témoins ! Ordonna M. Campion. M. Chenouard entra, regarda Seznec : — Vous êtes mon client, déclara-t-il, je reconnais votre cicatrice à la joue gauche. Mlle Hernoval pénétra à son tour et fit une déclaration analogue. Enfin, MM. Legrand et de Hainaut furent tout aussi affirmatifs. Seznec ne broncha point, — Je suis innocent, s'écria-t-il, et je le prouverai ! — Il faudra changer votre système de défense, alors, conclut le juge ; il n'est pas bon. Dehors, M. Vidal exultait. Dedans, M. Campion se frottait les mains. Seul, impassible, le compagnon de voyage de M. Quemeneur ne cillait pas. — Reconduisez l'inculpé, commanda le juge aux gendarmes. Et Seznec, désinvolte, les mains enchainées, enfouies au fond de ses poches, regrimpa la côte et rentra en prison. Vendredi les témoins de Plouarec seront entendus. Mais déjà, la cause du marchand de bois de Traon-ar-Velin apparaît compromise, Tu finiras en prison, lui disait en riant, naguère, le garagiste Géstin, de Landerneau, qui le connaissait bien. C'était, alors, une boutade. Cela est devenu une réalité: EMMANUEL BOURCIER |
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