| Excelsior 16 avril 1924 |
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Eloge d'Anatole FranceAujourd'hui, sur la vaste terre, une pensée unanime fera palpiter les cœurs de tous les lettrés comme un cœur unique. Tous, ils célébreront les quatre-vingts ans pleins d'allégresse d'Anatole France. Ils le fêteront et comme un aïeul et comme un héros national. Nous revivrons ces heures d'enthousiasme et de générosité universelles qui marquèrent, à la veille de la Révolution française, la royauté intellectuelle du patriarche de Ferney. Les bouches les plus diverses prononceront avec émotion et reconnaissance ce mot « France », le plus doux à dire et à entendre, le plus émouvant, le plus incantatoire, le plus radieux. France! En cet octogénaire à la barbe fleurie, ils acclameront les qualités traditionnelles courage, fantaisie, générosité, élégance, et toi divine ironie, sœur mutine, mais indomptable de la tolérance. Anatole France, en effet, c'est ce que nous avons de plus français en France et c'est aussi ce que nous avons de plus humain. Si quelque révolution politique ou géologique anéantissait nos bibliothèques, certes, la perte serait irréparable! Mais qu'un des livres du glorieux octogénaire surnage dans le désastre, et un reflet de tous les génies perdus illuminerait encore l'avenir. A la clarté de ce style si simple, si éblouissant, on pourrait imaginer et le rire énorme de Rabelais, et le génial ubiquisme de Montaigne, et la bonhomie de La Fontaine, la spécieuse acuité de Bayle, l'ardente charité humaine de Voltaire, l'altruisme de Paul-Louis Courier, la bénignité ondoyante de Renan. L'enfance Des fées bienveillantes semblent avoir présidé à la naissance d'Anatole France. Elles le font naître à Paris, au bord d'un fleuve de gloire, sur ce quai où est venu s'éteindre Voltaire et qui est, avec ses boutiques d'antiquaires, de numismates, de libraires, de marchands d'estampes... comme un magnifique musée en plein vent. Ce n'était pas assez. Ces dames bienveillantes et fatales le firent naître chez le désordre érudit d'une bouquinerie. Le premier paysage que vit le petit Anatole, ce fut une muraille diaprée de volumes qui riaient par les mille fossettes de leurs reliures. Quand sa pupille hésitante put percer la vitre, l'enfant vit en face, comme une leçon de mesure et de sagesse, le Louvre, les Tuileries, éternellement régnants et mélancoliques. François Thibault Il grandit libre et unique parmi les brochures, les encyclopédies, les Pères de l'Eglise. La boutique portait pour enseigne ce titre à la fois fastueux et vaste: « Librairie de France ». Comme le patron s'appelait François Thibault et qu'il était Angevin, on le surnommait le père France, à la manière de son pays, et cela complétait l'enseigne. Le père France, avant de vendre des livres, avait manié le fusil. Il avait été garde du corps de la duchesse de Berry. A la révolution de 1830, il avait accompagné Charles X jusqu'à Cherbourg. Au départ, cette duchesse que Chateaubriand appelle, avec plus de pittoresque que de respect, « une avaleuse de reliques, une sauteuse de corde », déchira le drapeau et en distribua des morceaux à ses gardes avant la séparation. J'ai vu longtemps, dans une sorte de reliquaire, à la tête du lit d'Anatole France, ce petit lambeau de soie fleur-de-lysée. Il ressemblait à un pétale de fleur desséchée. La Révolution fit de François Thibault le libraire France, et la spécialité de sa librairie ce fut la Révolution française. Les ouvrages, d'ailleurs, abondaient après les grands cataclysmes politiques. La boutique était bien achalandée. Outré les livres imprimés, rares, curieux et singuliers, on y trouvait des manuscrits. C'est là que furent mis en vente ceux de Mme Roland, Buzot, Pétion... Au sortir des académies, les Immortels s'arrêtaient chez le docte père France, dans sa docte librairie. Ils bouquinaient. Ils poursuivaient leurs querelles érudites. Et le petit garçon, tapi dans les bouquins, les écartait avec une précoce gravité. Venaient aussi des lunatiques, tel ce fou, habillé de toile à matelas depuis la mort de son fils unique. Mais le plus égaré de ces maniaques. c'était sans conteste le bon Gérard de Nerval. Dans ses Illuminés, il raconte avec bonhomie comme il a été à la quête d'un bouquin hermétique et chez Techner et chez France, sur le quai. Au foyer paternel Au foyer, les mêmes fées bienveillantes avaient arrangé, parmi les familiers, le même contraste harmonieux. Si le père, l'ex-garde du corps, était légitimiste, très féru du vicomte de Chateaubriand dont il conservait la canne la canne qui servit à l'ascension du mont Sinaï, l'aïeul était bonapartiste. C'est l'oncle Victor de Sylvestre Bonnard, l'oncle à l'éternel bouquet de violettes. Bonapartiste aussi sa femme. Quand la mère grand menait le petit Anatole aux Tuileries, elle lui montrait, en grand mystère, l'entrée du souterrain d'où sortirait un jour Napoléon. Car il n'était pas mort. Il ressusciterait, comme un dieu, pour le bonheur des petites gens. La mère, elle, était vive et libérale. Pour ces marchands de livres, rien n'était honorable comme d'en composer. Aussi quelle joie quand le petit Anatole, à quatorze ans. fut élu de l'académie d'émulation de Stanislas! On avait couronné son petit travail sur sainte Radegonde, reine de France. Le logis fut dans le ravissement. Le grand-père, qui avait une belle main, comme on dit au régiment. reporta sur pierre le travail du petit Anatole. On en tira cinquante exemplaires qu'on distribua aux parents et aux voisins. Et ces soins affectueux pour un devoir d'écolier attestent la délicatesse de ces braves gens, leur délicatesse et aussi leur perspicacité. Car peut-être est-ce de cette sainte Radegonde que le patriarche de nos lettres contemporaines fait dater sa longue et glorieuse carrière. Après... Mais qui ignore et Jean Servien et le Livre de mon ami, et tous ces chefs-d'œuvre où l'illustre écrivain a fait confidence de sa vie à la postérité ? JEAN-JACQUES BROUSSON. |
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