| L'Éclaireur du dimanche 13 avril 1924 |
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Les Vierges de Cannes (1) Cette histoire me fut contée dans un café de Cannes, par un jour brûlant de juillet et devant des boissons glacées, par un « Félibre distingué »... Pour en rencontrer les héros, il faut remonter jusqu'aux Sarrasins et jusqu'à ce moment de la vie civique de Cannes où l'Esprit Chrétien des îles de Lérins dominait le littoral; ne pourrait-on pas dire d'ailleurs que la vie civique des villes du littoral commence avec les îles de Lérins et leur empire monastique? Les jours de fête, les Sarrasins avaient l'habitude de fondre sur Cannes brusquement et d'enlever les plus belles jeunes filles de la ville (sans dédaigner parfois les beaux jeunes gens). Dans une de ces razzias restée fameuse, soixante des plus jolies Cannoises furent emmenées sous le nez même de leurs compatriotes et traînées à bord des vaisseaux sarrasins. Adieu, Cannes! Le curé de l'endroit nota soigneusement l'affreuse aventure dans le registre paroissial, à la date du lendemain. C'était un très jeune curé et sans aucun doute terriblement ému. Peut-être les cris de ces beautés locales le hantaient-il, peut-être ces cris troublaient-ils jour et nuit la paix de son cœur? A toute heure il priait pour leurs âmes, pour ces soixante âmes cannoises et virginales, et exhortait les fidèles à l'imiter. Pendant soixante ans, le curé de Cannes pria pour ces soixante vierges. Ses prières doivent avoir tracé une sorte de Voie Lactée à travers les champs étoilés des Cieux; Dieu, pour quelque raison impénétrable tirée de sa patience infinie, ne lui imposa pas silence. Les prières de ce juste devaient être exaucées. Par un beau jour de printemps, un bateau sarrasin arriva, portant à son bord les soixante vierges. Un « rendu »! Une sorte de cargaison de «remords ». Les gens de Cannes furent terrifiés. Les vierges avaient maintenant quatre-vingt ans, et les Cannois durent défendre leur ville contre une telle catastrophe. Courant aux armes, ils forcèrent les Sarrasins à garder leurs conquêtes. Adieu, Cannes! une fois de plus. Le même curé, de soixante ans plus vieux, avec le même soin nota le fait dans le registre paroissial. Son écriture avait à peine changée. Je remerciai mon ami le Félibre pour cette charmante histoire; elle m'a fait comprendre mieux la tradition païenne de ce pays. Avec le sentimentalisme mystique du Nord (en dépit de Strabon, le géographe Grec, qui dit que les Irlandais tenaient à manger leur grand-père), nous autres, Anglo-Saxons, aurions reçu les soixante vieilles dames en musique, avec un discours du Maire. Les sociétés de bienfaisance locales les auraient habillées et logées, et, pour le restant de leur vie, elles auraient été soigneusement emprisonnées dans quelque asile humide et lugubre pour y rêver aux jours de débauche passés parmi les Sarrasins, ou peut-être pour les oublier. ANDRÉ MAUROIS. (1) Extrait de « Cannes and the Hills », de Mme Hansard. |







































































