| L'Oeuvre 20 avril 1924 |
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Abandon de voiture Les automobilistes amateurs voient leur situation agrémentée par un nouvel élément d'intérêt. Les automobilistes amateurs sont ceux qui n'ont pas de chauffeur et qui tiennent eux-mêmes le volant. Un jour, ils ont découvert l'automobile; ils se sont découvert une vocation. Et ils ont dit avec enthousiasme à leurs amis: «Vous n'avez pas idée comme c'est commode. On va, on vient, on circule, on est libre; on est indépendant des chauffeurs de taxi et dispensé des bousculades du métro.» Mais, par la suite, leur enthousiasme est moins sincère. Bien qu'ils aient un mode de transport rapide et personnel, ils arrivent toujours avec une heure ou deux de retard aux rendez-vous qu'ils donnent; ou bien ils n'arrivent pas du tout. Il leur est arrivé des choses exceptionnelles ils ont eu une discussion avec le chauffeur d'une autre voiture, ou avec leur propre moteur (qui est toujours de mauvaise humeur quand le patron est pressé); ils sont entrés à rebrousse-poil dans une rue à sens unique et un sergent de ville leur a demandé leur permis de conduire; ou bien encore, dans une voie étroite, ils ont été rigoureusement encadrés par des tombereaux et des voitures à bras, ce qui est une mauvaise condition pour faire de la vitesse. Indépendamment des retards, qui sont bien ennuyeux pour la maîtresse de maison, l'automobiliste amateur manque de sérénité lorsqu'il dîne en ville. A chaque instant, il se lève de table en disant : «Une minute... Je vous demande pardon», sans souci des sourires qu'il provoque. Il va jeter un coup d'œil dans la rue pour voir si on ne lui a pas volé sa Citron et si ses Ianternes (devant et derrière) sont bien allumées, et si la couverture est toujours sur le capot, de façon que le moteur ne s'enrhume pas à cause de la fraîcheur de la nuit. Puis il vient se rasseoir, mais il y a encore quelque chose qui ne marche pas. Il est préoccupé parce que, le lendemain, il a rendez-vous devant le tribunal de simple police et, le surlendemain, avec l'agent de la Compagnie d'assurances, à cause d'un poivrot qui a voulu passer entre ses deux roues d'avant. Mais ça ne l'empêche pas de répéter: «Vous n'avez pas idée comme c'est commode; on va, on vient, on circule, on est libre. » L'automobiliste amateur n'ira plus dîner en ville; ou alors il prendra le métro et perdra sa qualité d'automobiliste, ce qui est une dégradation. Un nouveau règlement de police, ou plutôt un ancien règlement qui est mis en vigueur, ordonne à tout conducteur de rester au volant lorsque la voiture stationne le long du trottoir. Faute de quoi, l'automobile est conduite à la fourrière et l'automobiliste poursuivi pour abandon de voiture, désormais assimilé à l'abandon d'enfant. Lorsque l'automobiliste ira voir ses amis, il ne montera plus, mais il sifflera et ses amis descendront sur le trottoir. De même lorsqu'il aura soif, il n'occupera pas une table au café; pour se conformer aux règlements, il se fera apporter sa consommation sur son siège. Et, quand il voudra entendre une pièce de théâtre, il installera un appareil de T. S. F. dans sa voiture. Mais il y aura des automobilistes amateurs qui, délibérément, laisseront leur automobile dans la rue et entreront dans les maisons pour faire ce qu'ils ont à faire. Puis, quand ils sortiront, ils pousseront un soupir de soulagement en constatant que leur voiture a été arrêtée par les agents, ce qui signifie par antiphrase qu'elle a été mise en mouvement et conduite à la fourrière. Alors ils retrouveront toute leur sincérité pour dire, en marchant joyeusement à pied sur le trottoir: C'est rudement pratique, ce moyen de locomotion. Il n'y a même que ça de pratique à Paris. On va, on vient, on circule, on est libre... G. DE LA FOUCHARDIÈRE. |
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