| L'Œuvre 24 février 1924 |
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"CIRCENSES"
Voici, dans le « Courrier des Théâtres », les dernières nouvelles du mouvement intellectuel:
« On va construire une piscine aux Folies-Bergère. » « A l'Empire, il y a un monte-charge pour les fauves; il relie directement la scène aux écuries. ». A la bonne heure! Voilà des directeurs qui comprennent ce qu'il faut pour attirer et intéresser le public.
Le théâtre d'idées est une chimère, qui trouve son dernier refuge dans une baraque en bois, sur le boulevard Saint-Germain. On vient, après faillite, de vendre aux enchères la baraque en bois; je suppose que l'acquéreur l'installera dans quelque fête foraine pour abriter une troupe
Les puces savantes. Les puces savantes joueront des pièces très supérieures aux pièces appartenant à un répertoire démodé, car elles n'auront pas l'inconvénient du langage articulé, le langage articulé ayant le tort de prétendre à exprimer des idées. Le théâtre d'idées a fait son temps, même le théâtre d'idées bêtes qui, depuis la guerre, a succédé au théâtre d'idées fortes... Aujourd'hui, Phi-Phi semblerait subtil, symbolique, métaphysique, et fatiguerait l'intelligence des spectateurs.
Le spectacle est redevenu ce qu'il était à l’époque de la haute civilisation romaine. Ne croyez pas, à cause d'Horace et de Virgile, que le peuple romain était composé d'intellectuels.
La haute civilisation romaine était militaire et sportive. Le peuple romain se complaisait aux jeux du cirque, c'est-à-dire aux courses de chars et aux combats que se livraient entre eux des brutes à deux ou à quatre pattes;
les sénateurs romains, plus raffinés dans leurs divertissements, se délassaient au spectacle de belles filles nues, qui dansaient, après boire, au son de la flûte...
Jouait-on par hasard une pièce de Plaute ou de Térence? Si le bruit se répandait qu'un montreur d'ours venait de paraître sur la place voisine, les gradins se vidaient comme par enchantement; le Sénat et le peuple romain, debout, se pressaient autour du montreur d'ours.
La sagesse romaine faisait du spectacle un véritable délassement; le bourrage de cranes théâtral, après le travail du jour, est un travail supplémentaire et non rétribué (au contraire).
Les spectateurs français, pendant une longue période, ont subi un entraînement sportif et militaire; ce n'est plus par goût naturel qu'ils cherchent à comprendre; un vaudeville même exige une gymnastique intellectuelle qui décourage un cerveau romain épris de force et d'harmonie physique. Le spectateur veut bien payer pour rire; mais, pour rire, il ne veut pas travailler.
Il s'assoit dans un fauteuil et, sans mettre du sien, il attend qu'on l'amuse par une grimace ou une culbute (remarquez que les comiques en vogue procèdent de l'école simiesque) ou qu'on l'émeuve physiquement, sensuellement, par réflexe insidieux ou brutal. Les plus grosses recettes sont réalisées, chaque soir, par les music-halls, où les grimaces des mimes et les grâces des belles filles nues, jadis réservées aux aristocratiques soupers de Trimalcion, sont offertes à la plèbe pour quelques sesterces. Et la grosse vedette, parmi les baladins, est réservée aux boxeurs, dont les portraits sont publiés à la première page des journaux, à côté des baladins de la politique, tandis que les comédiens sont relégués en quatrième page, avec les portraits des miraculés qui bénéficièrent de prodigieuses pilules.
Or nos boxeurs sont des gladiateurs dégénérés, qui, au lieu de s'étriper en conscience et de s'entrelarder quant au thorax, se contentent de pavoiser quant au nez et d'agrémenter l'épistaxis de contusions polychromes encerclant gracieusement l'un ou l'autre globe oculaire.
Quelles recettes ne feraient pas à Paris des combats d'andabates, gladiateurs encapuchonnés à la façon des soldats qu'un masque de tranchée protège, non contre la mort, mais contre la vue, le bruit et l'odeur de la mort!
Mais nos mœurs sont trop douces pour supporter l'organisation de meurtres individuels. Nous nous contenterons donc de la piscine des Folies-Bergère, où des esclaves noirs ne seront pas donnés en pâture aux murènes, mais où nous pourrons admirer l'anatomie impeccable de ravissantes poules d'eau.
Et nous verrons les fauves arriver par un monte-charge de leurs cages sur la scène, avec l'espoir secret qu'ils dévoreront, un soir, quelque directeur de théâtre...
Or, comme les directeurs de théâtres sont rarement chrétiens, vous voyez que, depuis l'antiquité romaine, il y a tout de même quelque chose de changé dans les mœurs des lions et dans les jeux du cirque.
G. DE LA FOUCHARDIÈRE.
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