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Le Petit Parisien 17 février 1924


condamné à mort deux fois

POUR ET CONTRE

La cour d'assises de l'Aisne a donc condamné à mort le condamné à mort Marchand, reconnu coupable d'avoir assassiné dans son petit home de condamné à mort, en la prison de Laon, le gardien chargé de veiller sur ses jours et ses nuits.

Comme il est difficile de guillotiner deux fois le même client, le bourreau va avoir beaucoup de mal à appliquer cette seconde sentence et il y a tout lieu de croire que le second crime du bi-condamné Marchand demeurera éternellement impuni. Quand on aura coupé le cou à cet honorable assassin en vertu du premier verdict capital rendu contre lui, on sera absolument obligé de le tenir quitte de sa seconde condamnation. En somme, en même temps qu'il sera une fois raccourci, il sera une fois gracié. Son cas est étrange, mais rigoureusement légal.

En attendant, le double condamné ne va pas manquer, je l'espère, de profiter de sa seconde condamnation et d'user des avantages auxquels son nouveau titre de nouveau condamné lui donne incontestablement droit. Il va commencer par se pourvoir en cassation et c'est bien le diable si son distingué défenseur ne découvre pas dans son second procès quelque vice de forme effroyable, quelque virgule déplacée dans un rapport d'expert, quelque imprudence de la part d'un juré, quelque faute de procédure dans la conduite des débats. Le bi-condamné à mort Marchand a droit à la lumière, comme on dit, à toute la lumière et ne saurait tolérer la moindre incorrection judiciaire. De sévères jurisconsultes vont scruter son dossier mot à mot, comme s'il s'agissait d'une difficile version grecque. Son avocat va de son côté déployer toutes les ressources de son art pour tâcher de sauver ce client. Le devoir d'un avocat est toujours le même, quel que soit le cas de celui qu'il défend.

En attendant, le bi-coupable Marchand jouira légalement d'un traitement de faveur en sa cellule de Laon. Il ne sera pas seulement logé, blanchi et nourri aux frais de la République, il sera nourri de façon toute spéciale, car le régime des condamnés à mort est, on le sait, un régime choisi. Des collègues du malheureux gardien qu'il a tué seront tenus de faire en sa compagnie de longues parties d'écarté ou de manille. A ce propos, je recommande au condamné Marchand d'apprendre à jouer la belotte. C'est un jeu très amusant et qui fait passer le temps.

Supposons que le pourvoi du distingué criminel soit rejeté. Il y a encore le recours en grâce. Il y a encore le voyage à Paris et la visite à M. Millerand du défenseur. Si sur ces entrefaites Marchand assommait un autre gardien; ou s'il se contentait de chiper à l'un d'eux montre ou portefeuille en profitant justement d'une partie de belotte particulièrement absorbante; si le condamné Marchand, deux fois condamné à mort, commettait un troisième crime, il faudrait bien le juger une troisième fois et le condamner à une troisième mort. S'il se rendait coupable d'un vol, il serait bien nécessaire de le faire passer en correctionnelle. En vérité, si le citoyen Marchand n'est pas disposé à subir tout de suite un des deux décollements auxquels il a présentement droit il n'a qu'à recommencer. C'est comme l'histoire du petit navire. Et il n'y a pas de moralité
Maurice Prax.