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ECHOS La Quotidienne
« Est-il exact que les célébrités se recrutent parmi les forts en thème? » demande notre confrère Jacques Mortane, dans la revue Les Maîtres de la Plume, qui ouvre une enquête sur cette question.
Aux écrivains parvenus à la célébrité, depuis le début de ce siècle, de répondre en ce qui les concerne. Mais nous possédons des précisions en ce qui concerne les auteurs qui tenaient la vedette à la fin du siècle dernier.
Notre distingué confrère Henri d'Almeras, que ses remarquables travaux historiques devaient conduire à une rapide et brillante notoriété, a publié jadis, dans l'Echo de Paris, en juillet 1895, un fort plaisant article sur l'inanité des succès scolaires et la vanité des lauriers universitaires.
Parmi les principaux poètes du XIX siècle, Henri d'Almeras ne trouvait guère à citer qu'Alfred de Musset comme excellent élève : l'auteur des Nuits obtint, en effet, le premier prix de dissertation latine au concours général de 1828.
Mais Lamartine avait fait de très médiocres études et Victor Hugo montré surtout des aptitudes pour les mathématiques ! Béranger avait dû apprendre sans maîtres l'orthographe et le français.
Le plus célèbre des poètes de la génération suivante, François Coppée, n'a pas caché qu'il avait été une espèce de cancre « Je fis des études médiocres et incomplètes; j'étais un enfant débile, un écolier paresseux, mais il y avait toujours des vers en marge de mes cahiers. »
Par contre, Leconte de Lisle fut un très bon helléniste: « Comme ses premiers volumes de vers se vendaient assez peu, il se vit dans l'obligation d'enseigner le grec pour vivre, et ce lui fut une occasion de l'apprendre », affirme Henri d'Almeras, à qui nous laissons la responsabilité de cette assertion.
Les plus grand romanciers du XIXe siècle ont été, généralement, de médiocres élèves « Balzac, déplorable écolier, passa, au collège de Vendôme, presque tout son temps dans un cachot très pittoresque, où il pouvait rêvasser à son aise; Alexandre Dumas père fit son éducation dans sa famille, le curé de Villers-Cotterets lui apprit un peu de latin, mais il ne put réussir à lui enseigner les mathématiques;
Eugène Sue, pour se distraire de ses études, élevait des cochons d'Inde; Théophile Gautier étudiait avec passion le vieux français, ce qui est interdit par les règlements. »
En revanche, « Gérard de Nerval obtenait, au lycée Charlemagne, les premières places en version et les dernières en thème, signe caractéristique d'un esprit supérieur, dit un de ses biographes; Octave Feuillet, écrivain doucereux, montra beaucoup de bonne volonté et d'application; Edmond About, lauréat infatigable, collectionna les couronnes universitaires. » Mais ces trois écrivains ne comptent point parmi les plus grands. Au contraire, Gustave Flaubert, le maître du roman contemporain, passait au lycée pour un parfait crétin; il a plus tard écrit qu'il crachait sur l'Enéide quand on la lui donnait en pensum;
la réputation de Charles Baudelaire n'était pas moins détestable. Tout le monde sait qu'Alphonse Daudet n'était pas même bachelier. Emile Zola fut refusé pour faiblesse en langue française, ce qui est, pour le moins, plaisant.
M. Henri d'Almeras estime que, si l'on décernait un prix de mauvaises études, la plupart des journalistes pourraient se le disputer, quoique leur profession les oblige à tout savoir ou du moins à en avoir l'air. »
Les meilleurs journalistes, H. de Villemessant, Emile de Girardin, Louis Veuillot, Edouard Drumont, n'ont guère brillé au collège.
Henri Rochefort, qui fit ses études au lycée Saint-Louis déconcertait si bien ses professeurs que le proviseur de l'établissement dit un jour à la mère de son élève : « Madame, j'observe votre fils depuis quelques mois; eh bien! je vous donne ma parole que je ne sais pas encore si c'est un imbécile ou un grand caractère !» Rochefort, qui rappelle le mot dans les Aventures de ma Vie, devait se charger plus tard de dissiper l'incertitude exprimée par le proviseur.
Son exemple, joint à beaucoup d'autres, prouve, en tous cas, pour répondre à l'enquête ouverte par les Maitres de la Plume, que, pour être rangé parmi ceux qui méritent ce titre, adopté par une revue, il n'est pas nécessaire d'avoir commencé par être un fort en theme.
PAUL MATHIEX.
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