| L'Œuvre 24 février 1924 |
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La Bourse de Commerce transférée sur le trottoir et dans les cafés Le gouvernement et le préfet de police se sont dit : «Il s'agit d'empêcher la hausse. Or le cours officiel c'est la baisse et la hausse. Si nous supprimons les cours, il n'y a plus de hausse. Fermons la Bourse de Commerce!» Car il est bien évident, n'est-ce pas ? qu'avant l'invention du thermomètre il n'y avait ni chaud ni froid. Au fond, le gouvernement a fait ce qu'on fait dans certains hôtels de montagne, où l'on attache l'aiguille de l'anéroïde avec un fil de platine, pour qu'elle marque toujours le beau fixe… Ça n'empêche pas la tempête. Mais ça rassure les touristes jusqu'au jour où ils sont victimes de leur confiance trop facile. Ainsi la suppression des cours officiels n'a pas empêché les transactions de se faire à des cours hasardeux. Mercredi après-midi, à cinquante mètres de la Bourse de commerce, dans la rue du Louvre, on voyait des gens tirer de leur poche de petits paquets, dont ils versaient le contenu dans la main d'un interlocuteur c'était du blé, de l'avoine, du son... Les clients examinaient la marchandise sur le bord du trottoir, la soupesaient, soufflaient dessus pour se rendre compte de la proportion d'issues restées mêlées au grain. Les marchés se concluaient, les bulletins de vente se signaient là. Il ne manquait, pour rappeler le temps de Law et la rue Quincampoix, qu'un bossu qui offrit son dos en guise de pupitre... Dans les cafés voisins, regorgeant de monde, vendeurs, courtiers et clients circulaient en discutant entre les tables, parmi les garçons affolés par cette affluence insolite. Et ce qui ne se passait pas à la Bourse, régulièrement, se passait ici, dans la fièvre et le brouhaha. Le commerce interdit par ordre supérieur faisait place à la spéculation... Sans doute, la police intervint-elle, non sans brutalité, et de braves paysans, qui sortaient leurs petits paquets sur la voie publique, furent-ils tout éberlués de se voir conduits au poste voisin, après avoir échangé, bien malgré eux, leur échantillon d'avoine ou de blé contre un échantillon de tabac... Sans doute, dans un excès de zèle, des agents invitèrent-ils rudement à circuler... le commissaire spécial de la Bourse de commerce lui-même, qui veillait au grain, mais n'en vendait pas. Les malins en furent quittes pour aller faire des affaires un peu plus loin en se souciant de la suppression des cotes, officielles comme d'une guigne… Et comme la plupart des vendeurs étaient partis, que la libre concurrence ne jouait plus, les blés, qui se traitaient encore la veille à 103, furent traités à 106, et les avoines, qui se vendaient la semaine dernière à 68, passèrent à 74. Quand la Bourse rouvrira ses portes, le blé sera à 110 ou plus. Et nous irons tout droit au pain à 1 fr. 30 en attendant mieux. J. P. |
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