| L'Oeuvre 12 février 1924 |
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L'agitateur et le poète
Lorsque Gandhi prêchait, vers 1903, la loi de Non-Résistance, en Afrique du Sud, il pensait à Tolstoï. Tolstoi se réjouissait des résultats obtenus par Gandhi. Tolstoï ne doutait pas que son lointain disciple ne pratiquat la Non-Résistance comme Jésus voulait qu'on pratiquat sa loi. Et tel était bien l'esprit qui animait, à l'origine, un Gandhi. religieux par nature. Mais, revenu dans l'Inde, après la guerre, voici Gandhi leader du nationalisme hindou, chef d'un parti politique et, comme tel, obligé d'adapter ses vues religieuses et sociales aux possibilités et aux vœux du pays. La Non-Résistance suffira-t-elle pour arracher à la Grande-Bretagne le Swaraj, ce Home Rule que le Congrès national indien réclama solennellement en décembre 1920 ? Entre Gandhi, d'une part, et le gouvernement de l'Inde, d'autre part, s'engage une sorte de combat au début duquel Gandhi déclare ne vouloir pratiquer qu'une opposition constitutionnelle. Mais, soit que les foules le débordent, soit que le gouvernement manque de sang-froid, les émeutes éclatent et la répression suit. En 1919, le general Dyer mitraille la population d'Amritsar. Journée sanglante, qui fera date. Les Britanniques, à ce moment, semblent avoir escompté la faiblesse physique de leurs adversaires et, plus encore, la vieille inimitié qui sépare, dans l'Inde, les Hindous des musulmans. Mais « cent mille Anglais ne peuvent effrayer trois cent millions d'êtres humains », s'écrie Gandhi dans un de ces écrits qui ressemblent à des proclamations. et « le Saint », comme on l'appelle, prêche l'unité à ses compatriotes. Comme il a fustigé les Hindous, ses frères, à cause de leur attitude contre les Parias, il les presse de sacrifier à la cause du Swaraj leur inimitié contre les musulmans. Derrière lui se massent des foules de plus en plus nombreuses Alors se produit une rencontre émouvante. Rabindranath Tagore, le grand poète hindou, revient dans l'Inde, après un long séjour en Europe. Il y rejoint le leader nationaliste. Tagore regrette de voir l'autorité morale de Gandhi mise au service de la politique. Gandhi réplique qu'il ne fait que céder à la nécessité. Tagore critique la part de négation que renferme cette foi nouvelle, la Non-Coopération, telle que l'Inde la pratique. Gandhi, pour lequel la Non-Coopération est devenue moyen d'action, répond que le principe en est inscrit dans les vieux textes. Tagore ne peut pas admettre l'élimination de la civilisation de l'Occident. Gandhi, pour qui le boycottage de l'éducation européenne et des produits européens est à présent arme de guerre, répond en montrant d'immenses populations que ni le machinisme, ni la civilisation industrielle n'ont su tirer de l'extrême misère. Tagore souligne l'inconvénient d'une doctrine qui encourage bon gré mal gré le fanatisme. Gandhi déclare que l'Inde joue son destin et que ce n'est point le moment d'examiner si les hommes qui le suivent ont l'esprit plus ou moins étriqué. Tagore voit que la tactique et la doctrine de Gandhi préparent le triomphe du pire nationalisme. Gandhi promet de ne pas écarter les Européens si les Européens veulent bien se conformer à l'idéal salutaire qu'il offre à tous les hommes. désormais, semble-t-il, concilier les principes du disciple de Tolstoi et l'action du chef swarajiste. Impossible pour un Occidental ! Mais pour Gandhi l'ardente foi assure la transition entre les principes et l'action. Saint Paul a concilié, lui aussi, les deux choses parce qu'il était homme d'action.
En fait, la Non-Coopération, sous la forme du boycottage des produits européens et du non-paiement des taxes dues par les indigènes à l'administration britannique, devient un moyen terriblement efficace et Gandhi met bien vite le gouvernement de l'Inde dans l'embarras. Le vice-roi s'imagine que, Gandhi disparaissant, l'agitation prendra fin. Le 10 mars 1922 on arrête le Mahatma. Gandhi emprisonné devint Gandhi martyr et toute l'inde aura, pendant deux années, les yeux tournés vers sa prison. De loin, Gandhi ne cesse d'ailleurs d'exercer son action. Le parti swarajiste devient de mois en mois plus puissant. Aux élections de décembre dernier il fait élire au Parlement de toute l'Inde quarande-deux partisans résolus du swaraj, que viennent rejoindre vingt-cing indépendants. A ce groupe de soixante-sept députés résolus se joindront plusieurs Hindous libéraux, chaque fois qu'il s'agira d'une question d'intérêt national. Tant et si bien que dans cette Assemblée de 145 membres, le gouvernement britannique, représenté par le vice-roi, peut se trouver d'un moment, à l'autre mis en minorité ! Le débat sur le Swaraj vient justement de commencer. FRANCOIS CRUCY. |







































































