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Le Petit Écho de la mode 24 février 1924


seul sur l'océan

SUR L'OCÉAN
dans une coquille de noix


On n'a pas oublié l'extraordinaire exploit du joueur de tennis Alain Gerbault, âgé de trente ans, qui, délaissant le manche de la raquette pour la barre du gouvernail, arriva à New-York le 15 septembre dernier, après avoir passé cinq mois sur l'Océan, seul sur son côtre de 7 m. 20, le Fire-Crest.


Il avait quitté Cannes par un beau matin d'avril tout ensoleillé et gai. Personne ne connaissait son projet, sauf un de ses amis. Quand on le vit appareiller, vérifier avec soin ses haubans et embarquer d'assez grosses provisions de bouche, on témoigna de quelque curiosité.


- Ah! vous allez à l'ile? lui demandait-on, Songeant à la Corse distante de 200 kilomètres.
- Non, répondait négligemment le navigateur; si le vent est favorable, j'espère aller un peu plus loin, aux Indes ou à New-York. Je ne me suis pas encore décidé.


On crut à une plaisanterie. Mais, deux jours après son départ, ne le voyant pas rentrer, on s'inquiéta et l'on voulut aller à sa recherche. C'est alors que son ami révéla le projet dont il avait eu la confidence.


Imagine-t-on quelle énergie, quel équilibre physique et quelle force morale exige l'accomplissement d'un tel record? Cent cinquante jours seul en mer ! Caton l'Ancien, qui, parmi les trois grands regrets de sa vie, comptait celui d'être allé une fois par mer là où il aurait pu aller par terre, n'aurait guère compris un tel goût pour l'eau salée, les paquets d'embruns, le vent, l'immense et mystérieuse solitude des nuits. Mais depuis Christophe Colomb et Robinson Crusoé, nous sommes sensibles à la voix de l'océan, aux récits des matelots, à l'évocation des dangereux voyages.

A vrai dire, l'exploit de Gerbault n'est pas unique, mais il a cette caractéristique d'avoir été accompli avec une élégance très française, avec simplicité et crânerie. A côté de lui, on peut citer d'autres « hauts faits » du même genre.


En août 1902, on vit entrer dans le port de Falmouth une chaloupe de 12 mètres, montée par un seul homme, nommé Newman, qui venait d'Amérique après une dure traversée de trente-sept jours.


Les hardies tentatives de William Andrews méritent aussi de n'être pas oubliées. Cet Américain était un ouvrier en pianos qui, comme certain «petit navire», n'avait jamais navigué. Désireux de visiter l'Exposition universelle de 1878, il se fit construire un petit bateau de six mètres, quitta Boston un jour de juin, et six semaines après aborda à la côte de Cornouailles, épuisé, il est vrai, et crachant le sang. Sur la route, il avait rencontré trente-sept vaisseaux qui l'avaient remis dans la bonne route. Sa plus grande peur avait été le risque d'être coupé par l'un d'eux.


Mis en goût par ce premier voyage, il en prépare un second en 1889, toujours pour voir une Exposition universelle ! Cette fois il joue de malheur, ne peut s'éloigner à plus de 300 kilomètres et doit rentrer au port. A peine débarqué, il apprend qu'un de ses compatriotes, Lowler, se prépare, lui aussi, à traverser l'Atlantique. Tous deux conviennent de partir ensemble; cent mille francs et une coupe d'argent seront décernés au premier arrivant. Mais Andrews est vaincu; tandis que Lowler atteint le cap Lizard, lui chavire sept fois et est obligé de demander asile à un steamer de passage, l’Elbrouz.


Nouveau match en 1892, à l'occasion du quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique. Andrews, cette fois, parvint à la côte du Portugal. Quant à Lowler, on n'eut plus jamais de ses nouvelles.


Andrews devait périr de la même façon. En octobre 1901 il partit de nouveau, accompagné cette fois par la femme qu'il venait d'épouser. Des milliers de spectateurs accompagnèrent de leurs vivats ce départ, ce grand départ, car ils ne devaient pas revenir.


Faul-il rappeler que Josué Slocum résolut de faire et fit le tour du monde sur le Spray, une barque de treize mètres qu'il avait construite lui-même ? Ayant quitté Boston le 24 avril 1895, il atteignit d'abord Gibraltar. Il en repartit pour contourner l'Amérique du Sud par la Terre de Feu. Ensuite, il s'engagea dans le Pacifique, faisait escale aux iles Samoa et à la Nouvelle-Galles du Sud. Enfin, par le cap de Bonne-Espérance, il rejoignit son point de départ où il arriva le 27 juin 1898.
Il avait eu à lutter non seulement contre la tempête, mais encore, par deux fois, contre des pirates. Mais sa plus grande épreuve fut d'être exposé pendant tant de jours à l'absolu silence.


Un autre genre d'exploits dont la mer peut être le théâtre est celui qui tente les nageurs. La mythologie raconte que Léandre traversait chaque jour l'Hellespont, que nous appelons aujourd'hui les Dardanelles, pour aller rejoindre Hero sur l'autre rive. Le 3 mai 1810, lord Byron renouvela une fois cet exploit quotidien de Léandre. Ajoutons que l'Hellespont n'a que 1.300 mètres de large, mais le courant y est violent.


La traversée de la Manche offre beaucoup plus de difficultés. Le capitaine Webb l'accomplit en août 1875, allant de Douvres à Calais en vingt et une heures quarante-cinq. Le 6 septembre 1911, une « performance » analogue fut accomplie par W. Burgess qui franchit la distance qui sépare Deal du cap Gris-Nez en vingt-trois heures quarante. En ces occasions, la ligne droite, quoiqu'elle le paraisse, n'est pas le meilleur chemin d'un point à l'autre. Le jeu des courants oblige à zigzaguer.


Pour finir, nous rappellerons une prouesse qui par un côté touche à la grande histoire. Lorsque, après Waterloo, Napoléon passa à l’île d'Aix, le lieutenant de vaisseau Vildieu lui proposa de le conduire en Amérique, à travers le blocus anglais, en se servant d'une petite embarcation: le Brise-Cailloux. L'empereur l'écouta, réfléchit un moment, et lui répondit « non », préférant se livrer aux Anglais. Quelque temps après, Vildieu voulant prouver que son projet d'évasion n'avait rien d'irréalisable, partit lui-même sur son petit barquot, accompagné de son fils et d'un aspirant de marine.


Citons ce récit du voyage: « La traversée fut longue et rude. Le Brise- Cailloux, soigneusement aménagé, avait à son bord des barils d'eau douce, de pemmican et de biscuit. Pour de la viande fraîche il n'y fallait pas songer, une cage à poules aurait bien tenu la moitié du pont; jusqu'aux derniers jours les distributions de vivres furent réglées avec la plus rare prudence et l'équipage n'eut pas trop à souffrir. Pourtant ce régime de viande salée devenait fatigant à la longue, les bouches étaient sèches, on avait soif; mais, soif ou non, deux rations d'eau par jour, jamais davantage. Une fois, par une mer d'huile, quelque chose vint flotter le long de la barque. « Une pomme à tribord!» cria joyeusement l'homme de la barre. C'était une pomme, une belle reinette grise au milieu de l'Océan. Sans doute elle était tombée de quelque navire passé par là, la veille ou l'avant-veille; on en fit hommage au capitaine, mais, bon prince, il voulut que l'équipage partageât avec lui. Bien qu'un peu gâtée par l'eau de la mer, la pomme fut trouvée exquise, et ce jour-là on fit bombance à bord du Brise-Cailloux.

Si le voyage avait ses bons moments, les mauvais ne lui manquaient pas non plus: coups de vent, journées de brume épaisse, nuits de bourrasques sans sommeil...

« Parfois, quand la mer était trop dure, on amenait la voile, l'équipage s'enfermait dans l'entrepont à la garde de Dieu. Enfin, au bout de six semaines, la côte d'Amérique apparut; il était temps, on allait manquer d'eau. Quelques heures après, le Brise-Cailloux entrait au port d'Halifax. » D'où venez-vous ? leur cria-t-on. Les trois hardis navigateurs se découvrant, répondirent avec fierté: De France!


A quelque cent ans de distance, cette même réponse a été faite par Gerbault, accueillie avec le même étonnement, la même admiration. Et l'on comprend ce petit mousse, qui, le voyant passer, s'écriait: « Voilà quelqu'un dans le genre de Christophe Colomb! »


MAROUSSIA.