| L'Intransigeant 12 février 1924 |
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SOUVENIRS
Comment Wilson créa son armée Si les Etats-Unis ont eu en campagne en 1918 une grande armée, ils le doivent à trois hommes: Wilson, Joffre, Pershing. Mais surtout à Woodrow Wilson. C'est le mercredi 2 mai 1917 que le président décida qu'elle existerait. Ce jour-là, à seize heures, le maréchal Joffre vint à la Maison Blanche. Il fut conduit jusqu'au Salon Vert où le rejoignit le président Wilson. Quand ils se quittèrent, une heure après, le principe d'une armée américaine autonome était admis, et il était décidé qu'elle serait formée de divisions du modèle français, fabriquées en série, en ausi grand nombre qu'il serait né'cessaire. Les dernières paroles du président furent celles-ci: « Nous souhaitons vous donner tout l'appui possible et aussitôt que possible. » On ignore généralement que personne, en Angleterre ou en France, n'avait voulu ou osé envisager semblable résultat. On attendait de l'Amérique qu'elle envoyât en Europe des volontaires, tout au plus des compagnies ou des bataillons de volontaires.
Aux Etas-Unis, on discutait ferme pour savoir s'il était opportun de former un corps expéditionaire que les plus audacieux chiffraient à 20.000 hommes, et les autres à 10.000. Wilson, lui, et depuis le premier jour, voulait une armée américaine, capable de rivaliser avec les grandes armées du front français. Il était d'ailleurs le seul Américain capable de la créer. Je l'ai vu plusieurs fois à ce moment, et précisément le jour où il reçut le maréchal Joffre. Au plein de sa force physique et sans doute au point culminant de son autorité sur ses compatriotes, il donnait l'impression qu'il disposait d'un pouvoir absolu; ses ministres n'étaient que ses commis; et il venait de faire voter en quelques jours par le Congrès le service militaire obligatoire, ce qui était une espèce de révolution pour les Etats-Unis, Il avait encore bien des difficultés d'ordre institutionnel à surmonter, mais il y était résolu. « Je crains que notre loi ne limite les effectifs de la compagnie, disait-il au maréchal; il est possible pourtant de la modifier. » Et à trois reprises, au cours de l'entretien, il assurait qu'il modifierait la loi chaque fois qu'il serait nécessaire de le faire. pour réaliser la solution envisagée. J'ai toujours pensé qu'il voyait dans la constitution d'une grande armée nationale un moyen de resserrer les liens fédéraux et d'accroître son autorité. Mais il disait aussi je l'ai noté plusieurs fois « Notre droit resterait impuissant sans notre armée, bien à nous. Et il ajoutait : « C'est vrai pour le droit de chaque peuple. » Le maréchal Joffre avait décidé en mer, à bord de La Lorraine, et contre l'avis du gouvernement et du G. Q. G. de demander aux Américains une armée et non pas seulement des hommes, Les premiers contacts à Washington lui montrèrent qu'il était dans la bonne voie. Il apportait au président Wilson la formule d'organisation que celui-ci souhaitait, mais que personne ne lui donnait, M. Balfour arrivé huit jours avant nous, moins que tout autre. Le maréchal démontra au président qu'il pouvait réaliser son vœu le plus cher, et il lui en fournit les moyens. Le 2 mai, le président Wilson accepta les propositions de Joffre; et le 14 mai M. Baker, secrétaire à la guerre, adoptait un protocole, que M. Viviani télégraphiait à Paris le 15. Il a été fidèlement exécuté.
Pershing, qui fut en France l'exécutant, se refusa toujours à renier la grande idée de Wilson: l'armée américaine autonome. Il défendit cette autonomie avec opiniâtreté et tout particulièrement à la fin de décembre 1917 et au début de janvier 1918, où d'énergiques interventions du G. O. G. et du gouvernement français la mettaient en question. Il tint ferme et, soutenu par Wilson, eut finalement raison. C'est une histoire qui vaudra d'être contée un jour, pour la gloire des trois hommes qui la firent: Wilson, Joffre, Pershing. Wilson est mort, et j'ai appris sa mort à Genève. Une fois de plus je me suis demandé comment ce conducteur d'hommes, chez qui j'avais aperçu en 1917 une si nette et si vraie conception de la force au service du droit, avait pu, en 1919, refuser à M. Léon Bourgeois de mettre au service de la paix une force internationale. Quel service il aurait rendu alors à la Société des Nations !
Maintenant quatre ans sont passés. La nécessité de créer cette force se fait tous les jours un peu plus sentir; et on rencontre à Genève beaucoup d'hommes qui s'en déclarent partisans. Mais pour la réunir il faudrait un homme aussi clairvoyant et résolu et aussi écouté que le président. Wilson en mai 1917. JEAN FABRY Député de Paris.
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