| L'Oeuvre 12 mars 1924 |
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HORS-D'ŒUVRE JADIS... Didi est malade; il me demande de lui raconter des histoires « quand j'étais petit »... C'est un temps qui semble à mes enfants prodigieusement lointain, un peu merveilleux et assez ridicule... - Alors, papa, quand tu t'es cassé le bras en tombant de cheval, on t'a transporté en automobile ? Entre 1924 et 1887, il y a trente-sept ans seulement; mais il y a beaucoup plus loin qu'entre 1887 et le siècle de Louis XIV. J'ai connu la grand'mère de ma grand'mère, qui était née sous le Directoire. Elle était très vieille; elle me racontait des histoires et quand elle était petite », et dans le temps qu'elle évoquait je ne me sentais pas dépaysé. Car rien n'avait changé, ni le décor, ni les accessoires, ni le caractère des personnages. Les paisibles bourgeois contemporains du président Grévy vivaient comme les paisibles bourgeois du premier Empire (car rien n'était plus paisible qu'un bourgeois, sous Napoléon). Ils échangeaient les mêmes petites idées autour du même feu de bois; ils échangeaient les mêmes visites au moyen de la même vieille calèche; la même vieille lampe à huile rotait lorsqu'on la remontait et charbonnait le reste du temps, et le soir, avant de se coucher, toute la famille... Les commodités d'importation anglaise étaient alors ignorées en France, et, en matière de tout-à-l'égout, aucun progrès n'avait été réalisé depuis les Gaulois... Alors, avant de se coucher, les bougeoirs étant distribués, toute la famille se rendait dans une salle assez vaste, que vous me permettrez d'appeler la salle du trône. Il y avait des trônes individuels pour les grandes personnes, et de petits trônes pour les enfants... Chacun s'installait, solennellement, son bougeoir à la main, et vaquait à ses précautions pour la nuit, avec la même gravité que la famille apportait à la prière du soir, faite également en commun... Si vous ne me croyez pas, j'en appelle à tous ceux qui, avant l'Exposition de 1889, habitèrent de vieilles maisons en province. Avant 1889, il n'y avait rien du tout: pas d'automobiles, pas d'éclairage électrique, pas d'aéroplanes, pas de téléphone, pas de télégraphie sans fil, par de cinématographe, pas de socialistes, pas de microbes, pas de chauffage central, pas de civilisation... Tout est venu en trente ans. Et le progrès se précipite sur nous avec une vitesse toujours accélérée, suivant la formule qui régit la loi de la chute des corps. Lorsque je fais ces aveux à Didi, je me sens un peu humilié comme un parvenu qui émerge d'un monde inférieur dans une société perfectionnée. Et je suis surtout vexé de l'air de supériorité apitoyée que prend le jeune enfant du siècle. J'éprouve le besoin d'une revanche. Quand j'étais petit, Didi, j'avais quelquefois dans ma poche une pièce de cent sous qui valait cent sous et avec laquelle je pouvais vraiment acheter des choses. Je ne montais pas dans une automobile pour faire de la poussière sur les routes, mais je montais sur un âne ou un petit cheval qui trottait par les petits chemins, et les petits chemins ne s'en allaient pas entre deux rangées de panneaux-réclame mais entre deux haies fleuries... Quand j'étais petit les gens couraient moins vite, mais arrivaient quelquefois... Ils se laissaient vivre et ils ne se donnaient pas un mal terrible pour s'amuser (ou pour s'ennuyer sous prétexte de s'amuser)... Quand j'étais petit les gens n'avaient pas le chauffage central et la lumière électrique, mais ils mangeaient quelquefois des huîtres et des truffes, et ils buvaient souvent du bon vin... Or il faut être très riche aujourd'hui pour boire du bon vin, et les huîtres sont précieuses comme les perles, et on parle des truffes comme on parlait jadis des nid d'hirondelles, comme demain on parlera de l'inestimable poireau. Didi, fatigué sans doute de mes discours réclama les récepteurs de son appareil de TSF... Et il s'endormit bercé par la voix d'un monsieur qui conférenciait sur la Tour Eiffel, comme autrefois je m'endormais bercé par les contes de ma nourrice. Quand j'étais petit, les rêves étaient vraiment des rêves. J'ai bien peur que dans les rêves de Didi, il n'y ait des avions, des moteurs et tout le confort moderne, J'ai bien peur que dans les rêves de Didi il n'y ait que des réalités G. de la Fouchardière |







































































