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L'Œuvre 20 mars 1924


Flatter les enfants, c'est les trahir

Hors-d'Œuvre

De haut en bas

Je connais aussi un vieux poète qui est pauvre, mais obscur, sans aucun talent, mais sans aucune dignité, et qui n'en est pas plus heureux pour ça.

Il fait des chansons, des poèmes en vers et des poèmes en prose (ça c'est un genre qui a été créé depuis M. Jourdain et qui honore les prosateurs autant que les poètes). Il écrit des vers lyriques et des vers humanitaires. Et il organise des soirées qui ne sont pas tout à fait confidentielles dans des cafés discrets qui ne sont pas tout à fait des bistros.

L'audition n'est pas tout à fait gratuite, et le poète pas tout à fait désintéressé, car il passe entre les tables en offrant aux consommateurs, pour des sommes modestes, des spécimens des œuvres qu'il vient de réciter. Mais les cafés qui accueillent le poète deviennent de plus en plus rares, les cafetiers prétendant avec quelque apparence de raison que la poésie met en fuite les consommateurs et trouble les sereines spéculations des joueurs de jacquet.

Je connais aussi une vieille dame qui habite le même quartier de la périphérie et qui s'imagine qu'elle fait de l'art parce qu'elle pratique sur de la toile des barbouillages puérils. Elle se présente dans les thés, de cinq à sept, avec une humilité qui n'est pas exempte d'un certain culot, et elle essaie de vendre ses petits tableaux avec une telle obstination qu'on lui fait quelquefois la charité; après quoi elle s'en va, persuadée qu'elle a fait un cadeau. Ces jours-là, elle mange.

Le vieux poète et la vieille artiste, mendiants inconscients, ne sont pas responsables de leur déchéance.

Lorsque le vieux poète va mendier en vers dans un café, il se fait précéder par une affiche qui rapporte les plus belles pages de son « Livre d'or ». Ce sont des lettres élogieuses jadis écrites par des écrivains célèbres au débutant d'avenir, ce sont des encouragements donnés par des académiciens reluisants au débutant obscur qui plus tard a vieilli dans son obscurité :

« J'ai reçu votre livre d'une belle envolée lyrique...» « Vous êtes de la race des vrais poètes... » « Dans votre œuvre émouvante, il y a toute la fraîcheur et le charme de la jeunesse, en même temps que la maîtrise d'un talent mûri et sûr de lui-même. »

Quant à la vieille dame, elle présente d'une main son petit tableau aux amateurs éclairés... De l'autre main elle tient ouvert un album où sont proprement collées des coupures de journaux, encadrées par des fleurs ce sont les opinions de critiques influents sur une toile qu'exposa autrefois la vieille dame, dans une galerie mondaine, alors qu'elle était jeune fille. Et les dithyrambes s'épanouissent parmi les œillets et les roses.

Les ratés sont de pauvres types qui ont eu le crâne bourré par des gens arrivés, à l'époque où ils étaient jeunes. La flatterie est excusable lorsqu'elle monte de bas en haut, car elle a pour but de faire tomber le fromage que Maître Corbeau tient dans son bec.

La flatterie est inconcevable et criminelle lorsqu'elle va de haut en bas. Quelle raison peut pousser un maître de l'art ou de la littérature à distribuer sur de pauvres bougres des compliments mensongers et des encouragements dangereux ? Pourquoi l'académicien a-t-il si rarement le courage de dire au débutant: « Laissez ça là... Aunez plutôt du drap, balayez la cour ou vendez des épices » ? Probablement parce que craint la réaction de l'amour-propre chez l'élève. Il a peur que le débutant, devant l'expression d'une impression sincère, ne s'en aille répétant : « Quel vieux serin! Quelle vieille brute! Quel vieux machin! » Alors il débite de la pommade et de l'eau bénite pour se concilier l'indulgence de la jeunesse et se faire la réputation d'un maître bienveillant, c'est-à-dire clairvoyant. C'est un manque de conscience professionnelle. Flatter les enfants, c'est les trahir.

Le vieux poète et la vieille dame artiste devraient poursuivre devant les tribunaux les auteurs responsables de leur mouise et faire condamner à une pension alimentaire les auteurs (ou leurs héritiers) d'autographes qui constituent de véritables abus de confiance.

Cette jurisprudence étant établie, nous connaîtrions peut-être dans le monde des lettres une sincérité qui devient de plus en plus rare chez les puissants comme chez les humbles.

Et puis dans les cafés, comme dans les thés, les buveuses de thé et les joueurs de jacquet trouveraient ainsi la tranquillité nécessaire à des occupations sérieuses.

G. DE LA FOUCHARDIÈRE.