| Le Figaro 16 mars 1924 |
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La dispersion des restes de Voltaire « Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs », a dit Baudelaire. Il est certain qu'ils seraient bien plus tranquilles si, après eux, ils ne laissaient pas les vivants. Voltaire est là pour nous le prouver.Rarement, corps fut plus disséqué, divisé, dispersé que le sien par le zèle fanatique et passablement inepte de ses admirateurs. Nous savons que Voltaire, arrivé à Paris le 10 février 1778, était descendu chez le marquis Charles de Villette, 1, rue de Beaune, au coin du quai des Théatins (aujourd'hui, quai Voltaire), n° 27. Mais bientôt, ce vieillard de quatre-vingt-quatre ans, épuisé par le travail et les triomphes, mourait le 30 mai 1778, sur les onze heures du soir. Dans la nuit même, l'autopsie et l'embaumement furent pratiqués par Rose de Lépinoy, chirurgien, et Mitouart, apothicaire rue de Beaune. Le cadavre, délesté, comme nous le verrons plus loin, du cœur et de l'encéphale, fut enveloppé dans une robe de chambre, coiffé d'un bonnet de nuit et, soutenu par un domestique, il fut transporlé de nuit, en voiture, à l'abbaye de Scellières, en Champagne, dont l'abbé Vincent Mignot, neveu de Voltaire, était le titulaire. Il fallait se hâter d'inhumer le corps avant que le clergé, averti, pût lancer une interdiction contre la mise en terre sainte. Simplement enveloppé d'un linceul et dans un cercueil de bois ordinaire, il fut rapidement enfoui derrière l'abbaye. Quand l'évêque diocésain fut averti, mais trop tard, il ne put que destituer le prieur qui avait donné l'autorisation. Voltaire dormit en paix pendant treize ans, jusqu'au jour où la Révolution, voulant glorifier ses grands précurseurs, s'avisa d'aller le rechercher dans son coin de campagne. Le 9 mai, à trois heures de l'après-midi, le corps fut exhumé en présence de quelques représentants officiels du gouvernement. On retrouva dans un linceul noirci et décomposé un cadavre desséché et presque réduit au squelette. La commune de Romilly, où était l'abbaye de Scellières, demanda la tête et le bras droit, comme symboles de la pensée et des écrits du grand écrivain. Heureusement, l'Assemblée eut le bon goût de refuser, et après diverses étapes, le corps arriva à Paris le 10 juillet 1791. Le mardi 12, dans une théâtrale « apothéose » à l'antique, le cercueil était transféré au Panthéon. On a prétendu que le cercueil avait été violé en 1814 et le corps jeté à la voirie pour venger l'Ancien Régime. Aucune vérification n'a été faite à cette époque, malgré de violentes controverses, et ce n'est qu'à la fin du siècle dernier qu'on rouvrit le cercueil en présence de Victorien Sardou, Berthelot, G. Lenotre, etc. On trouva un squelette que l'on conclut être celui de Voltaire, selon toute vraisemblance. Cercueil violé en 1814, comme l'ont affirmé certains, et, par suite, autre squelette mis à la place et que l'on aurait retrouvé à la dernière vérification, voilà bien des complications subtiles. N'oublions pas de signaler que, pendant l'exhumation de Scellières, le 9 mai 1791, un des spectateurs s'empara de l'os du talon ou, pour parler latin, du calcaneum. Il est actuellement conservé dans le cabinet d'histoire naturelle de M. Mandronnet, propriétaire à Chicheroi, près de Troyes. Enfin, le baron Denon possédait une dent dans sa collection de reliques, qui appartint ensuite à la famille Desaix. Mais retournons à la nuit de l'autopsie, du 30 au 31 mai 1778. Le marquis de Villette, hôte de Voltaie et présent à l'opération, s'appropria le cœur, et l'ayant embaumé et enfermé dans un cœur de vermeil, il le conserva malgré les réclamations de la famille. A la mort du marquis, survenue le 9 juillet 1793, la relique passa entre les mains de sa femme, qui alla s'installer à Vaugirard, cul-de-sac Férou. La marquise étant morte à son tour, fort âgée, vers 1825 ou 1830, le cœur devint la propriété de son fils, Voltaire-Villette, qui, en à mourant en 1865, le légua avec ses biens à Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins et fidéi-commis du comte de Chambord. Mais la Cour d'Amiens annula le testament au profit de MM. de Roissy et Varicourt, héritiers naturels, qui firent don du cœur au gouvernement. La relique fut placée en 1865 à la Bibliothèque Nationale, où elle est encore conservée aujourd'hui dans le socle du moulage original du "Voltaire assis" de Houdon. Nous n'insisterons pas sur tous ces faits publiés récemment par les journaux. Mais revenons de nouveau à l'autopsie. Le prince Baratnisky, ambassadeur de Russie, écrivait, le lendemain, dans une dépêche « Le jeune chirurgien qui fit cette opération fut étonné de la quantité de cervelle. Il témoigna sa surprise et son admiration à cet égard et ne pouvait se lasser de regarder ce phénomène avec des yeux interdits. Il demanda même la permission de garder le cervelet, désirant conserver précieusement quelques restes de ce grand homme... » Rose de Lépinoy, dans son rapport à la Faculté de médecine, dit que le cerveau était fort volumineux. Mais constamment, les témoins et les historiens confondent cerveau et cervelet. Le cerveau, très gros, ne fut point disséqué. Mitouart le fit durcir dans l'alcool bouillant pour le conserver ensuite dans l'esprit-de-vin. Qu'est devenu ce cerveau? On l'ignore absolument. Car c'est le cervelet que conserva plus tard Mitouart. Il en demanda d'ailleurs certificat et, à sa mort, le transmit à son fils, médecin très connu. Celui-ci l'offrit au ministre de l'intérieur, François de Neufchâteau, dans une lettre du 24 ventôse an VII (14 mars 1799): Mitouart, nous le voyons, dit avoir en sa possession le cervelet; médecin de valeur, il devait s'y connaître sur une distinction aussi simple, et le gros cerveau a donc bien été perdu dès l'autopsie. François de Neufchâteau était un des anciens familiers et admirateurs de Vollaire. Aussi, le Moniteur du 27 Germinal an VII publia-t-il la réponse du ministre, qui acceptait avec empressement. Mais... les affaires en restèrent là. Regrets et rétractation de Milouart ?... Refus ou indifférence du gouvernement? On ne sait, mais toujours est-il que le cervelet resta chez son propriétaire. En 1799, Mitouart l'exhiba même à une séance de la Société Philomathique où l'on constata qu'il s'était transformé à la longue en une matière grasse et que son volume était affaissé. En guise d'expérience, on en approcha même un fragment d'une bougie pour le voir flamber!... Et quelques écrivains à la plume symboliste en profitèrent pour parler des dernières étincelles de ce cervelet génial !... Le Consulat remplaça le Directoire, puis vinrent l'Empire et la Restauration. Le docteur Mitouart se tint coi... Le moment eût été mal choisi sous Napoléon ou Louis XVIII pour célébrer les månes du grand libre penseur. Enfin, Charles X tomba et, sans tarder, Milouart, dans une lettre du 30 août 1830, offrait le cervelet au libéral Louis-Philippe. Mais, pour la deuxième fois, le gouvernement laissait tomber l'affaire. Quelques années après, Mitouart mourait, léguant la pièce anatomique à son neveu Verdier. En 1858, celui-ci l'offrait à l'Académie, mais l'infortuné cervelet essuyait un troisième refus, « faute d'un reliquaire pour recevoir ce dépôt inattendu »... A son tour, Verdier mourut et la relique passa à Mlle Virginie Milouart, petite-fille du médecin. Celle-ci habita, avec le cervelet, successivement 10, rue du Bouloi, 20, rue des Petites-Ecuries, enfin 23, rue des Bons-Enfants, où elle mourut, très vraisemblablement en 1870. Le cervelet devint la propriélé de M. Labrosse-Torcher, vieil employé de la pharmacie Mitouart, rue Coquillière. (La boutique a été démolie dans, le per- cement de la rue du Louvre, ce qui ne simplifie par les recherches.) Mais lui aussi mourait bientôt, sans héritiers, et ses quelques meubles étaient vendus aux enchères à la Salle des Ventes. Espérant être plus heureux que mes prédécesseurs, j'ai tenté de retrouver l'adjudicataire. M. Lecourt, secrétaire à l'Hôtel Drouot, avec une amabilité et une patience dont je tiens à de remercier ici, a passé en revue plus de quarante mille ventes, mais en vain. Malgré ce travail considérable, on n'a retrouvé aucune trace de vente après décès Labrosse-Torcher. Il est fort probable que le pauvre mobilier de l'employé de pharmacie a dû être vendu à la hâte, sans inscription sur les registres de l'Hôtel. D'ailleurs, il est douteux que le cervelet ait été mis en vente. Une pièce anatomique nageant dans un flacon d'alcool est un objet difficilement monnayable. Laissée certainement dans le logis du mort, jetée on ne sait où, c'est une pauvre épave définitivement perdue. Voltaire redoutait par-dessus tout d'être jeté à la voirie, comme Adrienne Lecouvreur, par la rancune du clergé. Il y a échappé, mais à quel prix, nous l'avons vu... Disséqué, dispersé en sept morceaux perdus ou étiquetés dans des vitrines, celui qui avait passé sa longue vie dans une agitation fébrile, celui dont le travail avait tué le sommeil, n'a même pas pu dormir en paix. C'est bien le "disjecti membra poetæ" dont nous parle Horace, et Baudelaire avait, hélas, raison de dire: « Les morts, les pauvres morts, ont de grandes doleurs..." Em. P. |







































































