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Le Grand Écho du Nord 23 mars 1924


Les aliénés : tous ne sont pas interné

Ceux qui ne connaissent les cabinets d'aliénistes que par les décors du Grand-Guignol s'en font certainement une idée fausse. Le docteur Raviart, médecin-chef de la clinique d'Esquermes, ne m'a pas reçu dans une pièce blanche et nue parmi des instruments nickelés, des tables d'opération et des armoires de verre qui laissent une impression de terreur vague. Je me suis trouvé fort à l'aise, au contraire, devant un bureau qui aurait pu être celui d'un homme de lettres, au milieu de livres, de tableaux et d'objets d'art. L'atmosphère était choisie et mon fauteuil accueillant.

- Ainsi donc, docteur, les fous les plus dangereux sont en liberté ?

"Ce fut, en effet, le sujet d'une conférence que je prononçai à Lille pendant la guerre. J'y motivais, bien entendu, mon opinion. Depuis lors la situation n'a pas changé, mon opinion non plus et vous avez raison de dire encore que « les plus dangereux sont en liberté ».

Cela vous paraît aller, je le vois, à l'encontre de toutes les idées reçues. Le bon sens du public répondrait à cette inquiétante affirmation qu'on a bâti les asiles pour y interner les fous. Si on ne les y interne pas tous, ou plutôt si on n'en interne pas le plus grand nombre, comme, on le devrait, à qui la faute ? Précisément au public qui s'en indigne.

Mais oui ! Le public, vous le savez.comme moi, est toujours instinctivement pour l'aliéné contre l'aliéniste, tant que l'aliéné ne s'est pas rendu coupable d'un crime. Après le crime, le même public s'écrie, fort courroucé : « On aurait du interner ce fou » Ainsi reproche-t-on aux médecins de ne pas faire leur devoir après les avoir, inconsciemment, empêchés de le faire."

- Croyez-vous vraiment, docteur, que le public soutienne les fous contre ceux qui sont chargés de les soigner ?

- "Je vais m'expliquer davantage. Le public ne prend pas ouvertement la défense d'un dément avéré, mais il déclare trop souvent que certains internés ne sont pas fous. Il combat pour cette idée, fait des démarches et finit par forcer le médecin à faire sortir le malade de l'asile. Le public, qui n'est pas spécialiste, ignore les fous que le médecin devine. Mais la médecine mentale est une science qui n'en impose pas. Elle n'installe aucun appareil compliqué, elle n'exige aucun laboratoire impressionnant. Il arrive qu'on la nie facilement et chacun se croit apte à juger de la santé mentale de tous."

- Il y a donc des fous tout à fait normaux d'apparence et qu'un profane ne peut démasquer ?

- "Parfaitement. L'aliénation existe à tous les degrés et si ce que nous appelons les sommets de la folie, c'est-à-dire l'idiotie. l'excitation, la démence et la mélancolie peuvent être observés par n'importe qui, il n'en est pas de même pour les démences moins caractérisées.

C'est une des choses les plus difficilement admises par le public que la possibilité pour la plupart des déments, de pouvoir présenter, dans leurs attitudes ou leur conversation, les apparences de personnes absolument saines d'esprit. Dix fois sur dix également, un profane se laisse prendre à l'érudition ou au savoir d'un dément sans penser que la maladie peut s'allier aux qualités intellectuelles les plus brillantes.

Aussi, quand nous diagnostiquons un cas de folie, sommes-nous rarement suivis par la foule et vous connaissez le fameux grief qu'on fait aux aliénistes et qui se formule ainsi : « Le psychiâtre voit des fous partout ».

Nous ne voyons pas des fous partout. La preuve en est que nous sommes amenés très souvent à dépister des simulateurs, et qu'on peut mettre en fait que jamais un simulateur n'entre dans nos cliniques.

Sans doute, nous nous intéressons à tous les cas psychopathiques, même absolument normaux, comme un horloger s'intéresse aux particularités mécaniques d'une pendule, même excellente. Mais de là à interner tout ceux qui nous passent par les mains, il y a loin. Vous pouvez dire qu'en fait, il n'y a jamais eu de séquestration arbitraire pour folie.

Tout cela est très difficile à faire comprendre au public et dans le public, je compte malheureusement bien des magistrats et bien des tribunaux. Ne trouvez donc pas surprenant qu'un grand nombre d'aliénés dangereux sortent des asiles, qu'un grand nombre n'y entrent pas parce que leur famille ou leurs amis, absolument incompétents, refusent de les y faire entrer.

Si nous ajoutons à cela tous les aliénés ignorés qui n'entreront à l'asile qu'après le crime, vous voyez qu'il y a pas mal de déments en liberté. C'est ce qui explique la multiplication des scènes sanglantes au sein ou en dehors des familles, et des assassinats de toutes sortes que nous apprenons tous les jours."

- Quel remède entrevoyez-vous à ce déplorable état de choses ?

- "Il y en a plusieurs. Il faudrait d'abord que les tribunaux et la magistrature aient confiance en nous, que les commissaires de police et les agents de l'autorité, saisis d'une plainte, n'attendent pas «l'action publique» qui est souvent sanglante pour demander conseil au médecin et motiver l'internement.

Il faudrait ensuite faire l'éducation du public, afin qu'il se rende compte des services que les médecins aliénistes peuvent rendre à la société.

Et cela dépend surtout de vous..., messieurs les journalistes !"

Georges FERRE.


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