| L'Oeuvre 27 mars 1924 |
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Une dame mal élevée Le Club Populaire du Faubourg avait organisé l'autre jour une discussion sur le bagne et en faveur des bagnards dont le sort est digne de pitié. Car un forçat n'a pas plus de liberté qu'un collégien; il est aussi mal nourri qu'un soldat et soumis à une servitude aussi humiliante (avec cette atténuation, toutefois, qu'on ne l'oblige plus à tuer personne). Plusieurs orateurs se succédèrent à la tribune et dirent ces choses avec éloquence. Puis le président du Club se tourna vers une charmante artiste qui n'en rate pas une et qui se trouvait à ses côtés sur l'estrade. Il la pria de donner son opinion. La dame ne se fit pas prier. Je pense, déclara-t-elle, que les assassins doivent s'estimer fort heureux d'avoir encore leur tête sur leurs épaules et d'être nourris aux frais de l'Etat. Je réserve ma pitié pour des infortunes plus injustes. D'ailleurs... Ce discours fut interrompu par un concert de sifflets, de hurlements, d'injures et d'imprécations. A la sortie, la police dut protéger la jeune femme contre la justice populaire, qui prétendait exercer ses droits. La justice populaire était juste, comme toujours. Car l'artiste, en la circonstance, avait complètement manqué de tact et d'éducation. Il serait exagéré de dire que l'assistance du Faubourg se composait, ce soir-là, de gens qui revenaient de Cayenne ou qui se proposaient de prendre le prochain bateau pour s'y rendre. Mais il était facile de prévoir qu'un débat sur le bagne attirerait toutes les personnes qui ont de la famille ou des amis dans nos colonies pénitentiaires. Ces personnes étaient animées des meilleurs sentiments; il convenait de ne pas les froisser. Par un comble de maladresse, la jeune artiste était venue assister à la réunion dans un somptueux manteau de petit-gris que l'assistance jugea tout aussi injurieux que ses paroles, et encore plus déplacé. Car il n'y a pas de sentiments détestables; il n'y a que des sentiments déplacés. Il n'y a pas d'idées fausses; il n'y a que des idées scandaleuses. Le scandale est une manifestation d'ordre relatif : il consiste à exécuter un geste méritoire ou à énoncer une vérité absolue dans un milieu qui est hostile à la vérité ou qui n'est pas disposé à accepter le geste sans réaction violente. Un scandale, c'est une chose qui est peut-être excellente en soi, au double point de vue de l'éthique et de l'esthétique, mais qui est fort mal située par exemple, un tablier au ventre d'une vache, une clochette au cou d'un ministre, ou une plume de paon au derrière d'un membre de l'Institut. Supposez qu'au cours d'une réunion patriotique organisée entre militaires et gens du monde un brave type en casquette vient à crier : « A bas la guerre ! » Il énoncera une chose excellente, mais il se conduira en homme mal élevé, car il froissera les sentiments des personnes présentes. Sa casquette et ses propos seront aussi scandaleux dans ce milieu distingué que put l'être, dans un milieu affranchi et populaire, un manteau de petit-gris aggravant l'expression de sentiments trop bourgeois. Les hommes politiques, en général, et les candidats, en particulier, font preuve d'une parfaite éducation. Car ils sont toujours de l'avis de la foule électorale, dont ils s'efforcent de prévenir les désirs et de devancer les sentiments. Quant à Polyeucte, à saint Jean Chrysostome, aux apôtres véhéments qui bravent le martyre pour le plaisir de blesser les sentiments unanimes des personnes, on ne peut pas dire qu'ils soient précisément des héros ou exactement des fous. Ce qu'on peut dire, c'est que ce sont des gens mal élevés, G. DE LA FOUCHARDIÈRE. |
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