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L'Éclaireur du dimanche 16 mars 1924


Nice Babel

NICE-BABEL

...Mars... Le soleil frise, en ondes larges et crues, sur la Baie des Anges alanguie, comme un "Sun- light" de studio qui découperait, brutal, l'éternel décor bien lavé d'une Côte d'Azur cinégraphique...

Sur l'asphalte rajeunie, se reflètent les façades dont on a souligné le masque rose: Nice, cet hiver, est bien le vrai cadre des lunes de miel cosmopolites.

Chaque bec d'éclairage, en bronze clair, projette par des lignes bizarres l'ombre des filaments électriques, qui coupe les rayures des trottoirs... Et, sur ces échiquiers inusités, des couples lents semblent jouer quelque partie étrange d'échecs...

Dans le large estuaire qui, de la Place Masséna s'étend vers « Raûba-Capeou» à l'est, et Magnan à l'ouest, la confusion des races nous prouve que c'est ici, au printemps, la douane mondaine des échanges universels... Entre le Casino de la Jetée-Promenade, chef-d'œuvre de galvanoplastie en métal rose-pâle et or, et les palaces crémeux qui se poussent aux épaules sur deux cents mètres, il y a encore la place, cet après-midi de Week-end, pour le jazz-band, paludisme moderne des dancings clairs et vitrés comme des aquariums... Tangos, blues, bostons, stagnants ou frénétiques, âmes des savanes, agitent, malgré la buée sur la mer, des femmes soudain rajeunies et des gigolos

Baies ouvertes: les champignons-parasols, rouges et mous... jaunes (ollé, Raquel!...) qui poussent sur les terrasses, sont des écrans sphériques entre les rayons verticaux du soleil et les joues des clientes aux cheveux courts.

A «La Potinière», une fille de diplomate boit son Wisky-and-Soda en face d'un champion de tennis qui la regarde comme une partenaire probable... « Tu me... play... » pense-t-il, et elle fredonne : "Go..." sur l'air de "Je m'donne... m'donne..." en songeant à Kayes, lieu de sa naissance, où l'amour était moins fastidieux...

Le chroniqueur d'un hebdomadaire parisien tourne, résigné, le porto-flip d'une Star qui promène son regard myope sur les escouades de chalumeaux hygiéniques. Un pseudo-vicomte égyptien, au blazer crûment rayé, plonge devant Sessue Hayakawa, échappé du studio voisin où il tourne quelque film tragique. Le japonais soulève, d'une main habituée aux kimonos, ses lunettes d'écaille et observe, ironique, ce planteur de coton, ainsi que l'on fait pour quelqu'un rencontré sur un point incertain du globe. Puis il appelle sa femme d'un surnom exquis: Kitayouki (sourire de matin clair), et s'enfonce dans une conduite intérieure...

...Le crépuscule allonge ensuite l'ombre des grands pins sur le Mont-Boron, où chaque véranda accroche la lumière dans une vapeur tiède bain clair d'anisette...

Tout d'un coup, derrière les palmiers stylisés du jardin public, retentit le brouhaha d'une kermesse. Samedi soir... Sur la Promenade des Anglais éclatent les rampes lumineuses et spasmodiques des Grill-rooms, ces serres internationales où se rencontrent : les roses de France, les orchidées britanniques, les tulipes de Hollande, les edelweiss helvétiques, et les mimosas espagnols...

«...Frère, mets ton smoking... Il faut aller dans un dancing."
Tous les soupeurs mettent en pratique ce refrain amer! Au-dessus des plastrons plissés : masques vermillonés d'américains et d'anglais, si puérils, qu'on a toujours envie de leur offrir une nurse... Faces cachoues et cheveux laqués de princes brahmanes. La salle?... Une conférence de Lausanne où siègeraient des femmes. Sur les nappes brillent les prismes des lourdes bagues. Perles, trop de perles, qui s'ajoutent aux guirlandes électriques, et accentuent la fatigue de nos yeux...

...Tuniques aux chaînettes d'or, dans lesquelles sont prêtes à éclater des gorges aux multiples tonalités. Chaque sein, qui roule et tangue, met un éclair d'ivoire dans la lumière crue des ampoules. Pendant que le saxophone et la petite flûte aiguë dialoguent en mineur, des boules de coton hydrophile et colorié, lancées sur les plafonds, crèvent et retombent dans un bouillon froid.

Les belles de nuit et les hommes du jour se rappellent qu'ils ont roulé entre leurs doigts, à quinze ans, de la mie de pain et du papier mâché...

RENÉ JAUBERT.