| L'Oeuvre 12 mars 1924 |
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MODERNES ARGONAUTES QUE LEUR FAUT-IL pour être heureux ? Beaucoup d'or! La guerre a fait une coupure profonde dans l'histoire de l'Europe. Avant elle, les masses étaient remuées au nom d'un vague progrès, pour conquérir des libertés. Aujourd'hui, la conquête de l'or apparaît comme le but presque unique de l'effort des hommes civilisés. Les conflits, les comédies dynastiques, les soi- disant réformes sociales ou économiques, en un mot, tous les intermèdes que les gouvernements ménagent à la foule des regardants, ne détournent plus les hommes de la pensée qui les absorbe, s'enrichir. L'argent seul tend à mettre une différence entre les civilisés. La naissance, l'éducation, le travail et le génie ne sont que peu de chose sans l'appoint de quelques millions. La richesse n'a plus que des adorateurs et pas de juges. Quelque laide que soit la façon dont on s'est enrichi, que ce soit par l'usure ou le jeu, ou par quelque autre manœuvre, on est l'objet d'une admiration ou d'une jalousie sincères. Susciter ces deux sentiments est le signe et la récompense de l'audace heureuse. La fin justifie les moyens et le prestige de l'argent ennoblit l'effort qu'on a fait ou la ruse qu'on a déployée pour s'en emparer. Les temps sont proches où il sera honteux d'être pauvre. Nous avons rejeté loin de nous les idées dont se nourrissent les peuples, au temps de leur enfance et de leur jeunesse. Les vrais sages modernes sont ceux qui connaissent le prix du temps et de l'argent et ne se soucient que de vivre le mieux possible, en augmentant, variant et multipliant sans cesse leurs jouissances. Un homme qui s'interrogerait aujourd'hui sur le sens et l'objet de la vie nous apparaîtrait, en vérité, comme un revenant d'un autre âge. Une chose nous passionne désormais : acquérir la fortune à tout prix. La foi et la science nous intéressent moins qu'on ne le croit. Une infinité de gens se soucient peu d'être gouvernés au nom d'un monarque ou d'une république : ils regardent ailleurs. Ils mesurent leurs besoins et murmurent seulement contre la difficulté qu'ils éprouvent à les satisfaire. Ils réfléchissent avec envie aux jouissances qu'il leur est interdit de se procurer. Tout laisse prévoir qu'ils ne se laisseront pas consumer lentement par les privations, comme leurs pères, et qu'ils ne sont point disposés à s'accommoder d'une médiocrité continuelle de l'existence. Il ne nous faut plus seulement du pain, des fruits, du lait, du bétail, du gibier et des poissons. Si nous nous sommes entassés dans les villes, si nous avons renoncé à notre part du sol, de la forêt et du fleuve, si nous avons rompu nos attaches avec la terre nourricière, si nous avons consenti à ne plus prendre de nos propres mains dans les greniers d'abondance du règne végétal et animal, c'est parce que nous avons jugé qu'il était préférable d'être riches en métal précieux. Il n'y a eu en aucun temps une telle masse d'individus jouissant en paix de fortunes énormes. L'extravagance de nos riches laisse bien loin derrière elle le luxe élémentaire de l'antiquité et du Moyen-Age. Un plat de cervelles de lamproies et quelques milliers de sesterces donnés à une hétaïre immortalisaient un homme. Aujourd'hui, le bal d'un roi de l'acier coûte un million de dollars; le gagnant du Grand-Prix de Paris est acheté douze cent mille francs; nous coudoyons dans les rues des courtisanes qui dissipent, chaque année, des fortunes. Parle-t-on plus d'un jour de ces événements, bons seulement à exercer la verve de nos gazetiers ? Nous le savons maintenant la guerre fut la grande fête de la spéculation. Les prophètes de malheur prétendent que des changements aussi profonds, intervenus dans la vie occidentale, ne sont peut-être que les signes avant-coureurs d'une nuit affreuse pleine de crimes et de larmes. Francois Lebon |







































































