| Le Figaro 16 mars 1924 |
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UNE ŒUVRE PERDUE DE THÉOPHILE GAUTIER A-t-on retrouvé toutes les œuvres de Th. Gautier? Il s'en faut. Après toutes les recherches du vicomte Sp. de Lovenjoul, si diligentes pourtant, et si pieusement attentives, il reste place encore pour de curieuses découvertes. C'est ainsi que nous avons pu trouver des traces d'un ballet inconnu, composé à la demande de Berlioz, et malheureusement perdu. Le 5 novembre 1847, Berlioz s'installait à Londres. Jullien, le célèbre et inquiétant impresario, l'avait engagé comme directeur du théâtre de Drury Lane: poste fixe, beaux appointements, vie fastueuse, et surtout, espoir de faire triompher sa musique, avec un orchestre à lui, devant un public qu'il espérait éclairé, c'était pour Berlioz son rêve réalisé ; c'était bien cette fois la gloire et la sécurité, dans la « dictature musicale », si longtemps attendue. Ses illusions se dissipèrent dès les premières répétitions. Rien n'était prévu ni organisé. Il trouvait un orchestre médiocre, des chanteurs de rencontre. Il devait, pour commencer, faire jouer de la musique italienne, qu'il avait en horreur. Et par-dessus tout, le répertoire manquait. Il eût fallu lancer des nouveautés, à grand succès; or, il ne pouvait compter que sur un opéra de Balfe, assez banal. C'est alors que Jullien eut l'idée de monter un ballet. Mais qui était mieux qualifié, pour composer un ballet, que Th. Gautier ? "Giselle", puis "la Péri" avaient fait fureur, non seulement à Paris, mais à Londres même, où l'auteur était venu en personne pour surveiller les représentations. Berlioz écrivit donc à l'heureux auteur de Fortunio, qui, à cette époque, installé dans un élégant hôtel de l'avenue Lord-Byron, savourait les délices d'une opulence, hélas! éphémère. Berlioz le connaissait. Mainte fois il avait trouvé en lui un critique bienveillant, sinon très musicien, dévoué à la cause de l'art, et toujours prêt à soutenir les novateurs dans les batailles les plus orageuses. Tous deux, d'ailleurs, n'étaient-ils pas journalistes? Il s'adresse donc à lui familièrement, avec la brièveté hâtive de l'homme d'affaires, mais non sans cette élégance courtoise dont il ne se départait jamais. « Londres, 12 novembre 1847. Mon cher Gautier, » Mais Gautier était un critique influent, très répandu dans le monde. Berlioz, toujours préoccupé de l'opinion publique, ne manque pas d'ajouter un « communiqué » triomphal, pour imposer silence aux médisants. Gautier accepta, posa ses conditions, et le 13 décembre, Berlioz lui écrivait: « Mon cher Gautier, Jullien vous remercie et accepte votre proposition de mille francs par acte. Veuillez voir le plus tôt possible Coralli et lui dire qu'il faudrait qu'il vint à Londres monter votre ballet dans la dernière semaine de janvier. Envoyez-nous tout de suite un canevas du Ballet pour qu'on puisse en écrire la musique. Notre affaire prend la plus magnifique tournure. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage aujourd'hui. Tout à vous, HECTOR BERLIOZ. » Berlioz est évidemment content de cette affaire. Elle est d'autant plus opportune que le théâtre est loin de prospérer, les représentations ont commencé, et les recettes, d'abord encourageantes, ne tardent pas à baisser. Le public reste indifférent; rapidement le déficit augmente. C'est apparemment la raison pour laquelle Berlioz a si peu de temps, et donne si peu de détails... Nouvelle difficulté pour bien monter le ballet, il faudrait un bon metteur en scène, de bons artistes. Berlioz n'en a pas. Nouvelle lettre à Gautier : il lui demande de chercher, puisqu'il est sur place (22 décembre). Cependant Gautier avait terminé le ballet. Il l'envoya. Mais à Londres, des difficultés se multipliaient. Impossible de compléter la troupe. Que Gautier aille donc à la direction de l'Opéra, et puisque Duponchel ne se soucie pas de laisser partir à l'étranger ses artistes et collaborateurs, qu'il use de son influence auprès du trop zélé directeur pour obtenir les exeat nécessaires. Il faut se hâter: le 1er février est proche. Tout sera-t-il prêt à temps?... Cette fois, c'est Jullien qui écrit. Pour stimuler la nonchalance de Gautier, il lui multiplie les compliments, et lui ouvre toutes sortes de perspectives dorées. La lettre est datée d'Edimbourg (21 janvier 1848); Jullien, en effet, donnait à ce moment une série de concerts à travers le Royaume-Uni: l'élite de l'orchestre. était avec lui, les non-valeurs seules restaient à Londres pour Berlioz. « Mon cher monsieur Gautier, j'ai reçu votre charmant ballet et j'espère le monter pour la clôture de mon théâtre. je viens d'écrire à Mazilier. S'il peut être à Londres avant la fin de ce mois, avec Mlle Fuoco, un danseur quelconque et deux petites filles... disons deux rats plus ou moins savants; il sera possible de donner votre ballet avec Iphigénie de Gluck qui doit finir notre saison avec éclat, » « Employez toute votre influence près Duponchel pour qu'il nous aide dans cette affaire, car Mazilier ni les autres ne peuvent bouger de Paris sans sa permission, et si tout le monde ne peut être à Londres avant le 1er février, l'affaire n'est plus possible, il n'y aurait plus le temps matériel pour monter l'ouvrage convenablement avant la clôture du théâtre. » « Or, comme je désire beaucoup que cette première affaire que je fais avec vous ne soit pas renvoyée à l'année prochaine, je viens vous prier d'y mettre toute la promptitude possible. » « Votre sujet est charmant... La musique est déjà presque faite, les décors sont en train, tout irait bien si vous pouviez envoyer Mazilier, Mlle Fuoco, un premier danseur, et deux petites danseuses. Tout cela peut être fait en deux jours si vous vous en occupez sérieusement, et cette affaire peut nous en amener d'autres plus importantes. Je vous parlerai de cela à Londres où je serai le 1er février et où je vous attendrai avant le 5 du même mois. Je suis votre tout dévoué. JULLIEN. » Comme il était à prévoir, le ballet ne fut pas prêt pour le 1er février. Berlioz, d'ailleurs, était tombé malade à la fin de janvier. A Paris, l'orage grondait. La révolution éclata (février 1848). Elle entraînait la faillite de l'éditeur de Gautier, la suspension de la Presse, et par contre-coup la ruine du pauvre Théo, qui dut vendre chevaux et voiture, et se réduire, comme il l'a dit lui-même, à une sobriété toute républicaine. Le ballet ne fut jamais joué. Qu'est-il devenu? Fut-il repris plus tard sous une autre forme? C'est ce que nous ne saurions dire, ces quelques traces étant les seules que nous ayons pu retrouver. René Jasinski. |







































































