| L'Œuvre 20 mars 1924 |
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Y A-T-IL DU PÉTROLE DANS NOTRE SOUS-SOL ?Après avoir récité son bénédicité, déjeuné de bon appétit et murmuré un gratias pour remercier le bon Dieu de toutes ses bontés, le bon abbé se met résolument en campagne. Ce n'est pas une simple promenade qu'il entreprend, c'est une expédition scientifique, car l'abbé Estinès n'est pas seulement le plus pieux des croyants, c'est aussi un savant véritable. Il a voué sa vie à la recherche du pétrole, et il en trouve presque partout, car Dieu bénit ses travaux comme il le mérite. En attendant qu'il ait repéré un gisement exploitable, M. l'abbé a déjà découvert tous les moyens qui permettront de le découvrir. On l'appelle couramment le « sourcier du pétrole ». Mais sa méthode est d'un ordre plus relevé ; elle est tirée des données de la radio-activité et les appareils de l'abbé Estinès s'inspirent de ses principes. Le tout représente une centaine de kilos de bagages, lorsqu'il se déplace. Ce n'est pas une petite affaire! Grâce à ses instruments et aux indications qu'il interprète le savant peut non seulement marquer avec précision la place où il convient de creuser pour atteindre le pétrole, mais à quelle profondeur on le rencontre. C'est ainsi qu'aux environs de Brignoles l'abbé Estinès l'a repéré à 420 mètres, et le sondage a déjà dépassé 370 mètres. On attend avec émoi les derniers résultats de la prospection suprême... Mais, direz-vous, cela représente de gros frais. Il y a donc de braves gens qui prennent au sérieux l'invention de M. l'abbé Estinès ? C'est exact. Une société s'est formée, au capital d'un million, pour ménager à l'explorateur ecclésiastique tous les moyens de poursuivre ses expériences. Si elles révèlent chez nous l'existence d'un sérieux gisement, dix millions seront immédiatement versés pour en commencer l'exploitation. Quelle plus belle réponse aux incrédules! Pour l'instant, bornons-nous à dire qu'il suffit d'avoir causé un quart d'heure avec le prêtre pour partager sa foi géologique. A l'en croire, il a déjà trouvé du pétrole dans quatre régions, dont le Forez et les Pyrénées. En ce moment même, l'abbé affirme qu'il y a du pétrole au cœur de la Provence, et il m'a dit l'autre jour avec une souriante assurance : «Tout le Midi nage dans le pétrole!». C'est peut-être beaucoup dire. Cet abbé n'est-il qu'un illuminé ? un doux maniaque ? Ou faudra-t-il reconnaître en lui un de ces grands inventeurs, qui prennent rang parmi les bienfaiteurs de l'humanité ? Je manque de compétence pour en décider. On ne sait d'ailleurs jamais bien ces choses-là qu'après l'événement. Ce n'est pas l'opinion publique qui fait l'inventeur, c'est le succès. Que l'abbé « produise» demain quelque tonnes de pétrole tirées de notre sol, et nous n'aurons plus qu'à célébrer son mérite d'autant plus grand que ses recherches et ses démonstrations auront été plus contrariées. Car, chose curieuse, on dirait qu'une mauvaise volonté générale s'oppose aux investigations de ce genre. On serait tenté d'imaginer que tous les spécialistes sont intéressés à ne pas trouver en France une seule goutte de pétrole. Encore un mystère ! Mais celui-là est peut-être plus facile à éclaircir... Gustave Těry |







































































