| La Presse 20 juillet 1924 |
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EN FIN D'ANNÉE SCOLAIRE J'ai reçu d'un des fidèles lecteurs de la Presse une longue lettre dans laquelle il me demande d'intervenir contre la coutume des distributions de prix. Cet honnête citoyen prétend que c'est ravaler la science ou plutôt le savoir que de le sanctionner chaque année par des couronnes et par des prix. Mon correspondant ridiculise non sans esprit les cérémonies où des personnages officiels décorés, enrubannés, écharpés, font des discours vides de sens, c'est lui qui le dit, et la plupart du temps incompréhensibles à leur auditoire. L'argument auquel il tient est celui-ci qui n'est pas nouveau : «Les récompenses sanctionnent le succès mais non le travail. Or, il n'y a que l'effort qui compte.» Les écoliers qu'on ne récompense pas se lassent et se découragent à telle enseigne que la distribution des prix risque de jeter dans la paresse de braves enfants et cela en vertu de l'injustice fondamentale qu'elle représente. Cette thèse démontre, une fois de plus, qu'on peut soutenir les opinions les plus contradictoires avec une apparence de raison. Ceux qui sont pour la coutume des prix ne manquent pas non plus d'arguments qui vont à l'encontre de l'opinion émise par le lecteur de la Presse. Il ne faut pas juger dans l'absolu. Certes. il serait tout à fait injuste de ne pas tenir compte ni du travail produit, ni de la bonne volonté apportée par l'élève dans l'accomplissement de son devoir. Mais cela n'est pas aussi facile à réaliser qu'on pourrait le croire et la mesure qui permettrait d'en décider sans crainte d'erreur n'a pas encore été inventée. On pourrait dire la même chose à propos des examens. On leur adresse gratuitement des reproches pareils à ceux dont il vient d'être fait état. Sans doute le succès aux examens ne récompense pas toujours les élèves les plus diligents. Les bons travailleurs peuvent facilement se trouver en état d'infériorité. Cela se produit d'autant mieux qu'en l'espèce les facteurs moraux jouent un rôle important. Un élève peut être bon et timide, il peut manquer d'esprit de discernement. Celui-ci hésite trop avant de saisir la question, celui-là perd son temps, il se trouble et fait en fin de compte du travail inférieur à sa valeur réelle et à son véritable mérite. Cela n'est pas discutable. Il est certain aussi qu'un élève médiocre peut être reçu. Il entre dans les examens une grande part de chance. Je me rappelle qu'il m'est arrivé souvent de discuter ces choses avec un des maîtres de l'Université. Comme je soumettais à mon maître quelques-uns des arguments que mon correspondant fait valoir dans sa lettre, le professeur ne niait pas la valeur de mes objections mais à chacune d'elles il faisait cette réponse qui revenait comme un leitmotiv: « C'est vrai, mais par quoi remplacer l'examen ? » En Suisse par exemple, les examens sont supprimés pour les élèves qui ont obtenu pendant trois ou quatre années une moyenne constante. C'est un des moins mauvais systèmes, mais il laisse subsister l'examen pour ceux qui n'ont pas rempli ces conditions et pas plus que l'épreuve brutale à laquelle nous avons tous été soumis il ne tient compte de l'effort et du travail. En cette matière comme en beaucoup d'autres, hélas ! nous sommes loin de la perfection. L'homme, qu'il soit grand ou petit, jeune ou vieux, ne travaille pas souvent dans des buts dignes d'idéal. L'intérêt est le modèle de presque toutes nos actions. Faut-il, sous prétexte de ne pas décourager les malhabiles ou les malchanceux, supprimer l'entrain de ceux qui se laissent séduire par la gloriole des succès scolaires? Je ne le crois pas. Juste absolument, le système courant ne l'est pas. Est-il radicalement injuste? Pas davantage. Mais, je le répète avec mon maître. Quoi faire et comment concilier les inconciliables? Je suis très ému, moi aussi, par la pensée du chagrin qu'éprouvent certains de nos chers petits qui ont bien travaillé sans être récompensés par les prix ou par les succès. J'en ai vu tout dernièrement encore pleurer de dépit. Je les ai consolés de mon mieux. Il m'était impossible de faire autre chose que de leur souhaiter bon courage pour une autre fois. La grande nécessité, c'est que les enfants ou les jeunes gens ne puissent reprocher à personne une injustice ou une méchanceté. Cela arrive très rarement. C'est tout ce qu'on peut demander. Les plus petits comme les grands peuvent toujours, à l'occasion d'un échec, interroger leur conscience. S'ils constatent des défaillances. il n'y a qu'à les regretter et à y remédier. J'ai souvenance que certains professeurs de Faculté avaient une réputation méritée d'extrême sévérité. Ce doit être aujourd'hui la même chose qu'hier. Pour hier, je puis dire que dans la plupart des cas. nous avions souvent mérité d'être examinés d'un peu plus près pour avoir suivi les cours d'un peu trop loin. Sachons nous contenter de ce qui n'est pas tout à fait mal. puisque la perfection n'est pas de ce monde. Louis MAFFERT. |
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