| Le Figaro littéraire 13 juillet 1924 |
![]() |
|
CURIOSITÉS LITTERAIRES Le dernier logis de Balzac Les historiens de Balzac vont grand train. Il ne restera bientôt plus rien à révéler de sa vie privée, et nous connaîtrons tous les enthousiasmes, toutes les ardeurs et les tristesses éternellement juvéniles qui la composent. Les phases de la lutte incessante qu'il soutint de son adolescence à sa mort contre ses créanciers et les nécessités de la vie, le labeur incessant auquel le contraignirent ses besoins d'argent et l'ampleur même de ses conceptions littéraires nous seront définitivement dévoilés et familiers. Il est à remarquer que ces études ne diminuent en rien la gloire du romancier. Elles y ajoutent au contraire, chaque fois, un nouvel éclat. Et l'admiration presque unanime qu'inspire son œuvre s'accroît d'un respect mêlé d'étonnement et de tendresse que l'on conçoit inévitablement en pénétrant dans son intimité. Parler de tendresse envers Balzac peut, de prime abord, sembler hardi. Sa réputation est toute de grandeur et de prodigieuse activité. Comment cet homme, que l'on a justement appelé le Napoléon des lettres, pourrait-il provoquer en nous un "sentiment que nous sommes accoutumés à éprouver envers la faiblesse, la grâce, et qui, par ses causes et ses effets, paraît avant tout féminin? C'est qu'à l'étudier d'un peu près, Balzac a gardé, sa vie durant et à certains égards, une âme d'enfant. La Comédie humaine en garde l'empreinte certaine. Ses élans brusques, s, ses amours, ses courts découragements bientôt suivis d'une flamme nouvelle en sont la conséquence. Et c'est elle qui faisait surgir de terre les innombrables châteaux en Espagne qu'il bâtissait avec une incroyable rapidité, une fougue et une sincérité surprenantes, pour les voir s'évanouir bien vite et pour se laisser prendre à de nouveaux mirages. Parmi ces illusions, la Bourse joua longtemps un rôle prépondérant, que tempérait parfois l'amour du fantasque, cet amour qui faillit faire prendre au romancier le chemin de l'Asie, pour vendre sa bague au Grand Mogol. Mais Balzac réservait ses rêves les plus raffinés à ses différents logis. Les Jardins furent l'expression la plus parfaite de cette puissance dans l'imagination. On sait qu'il crayonnait au charbon, sur les murs: « Ici un Raphaël... Ici un plafond de Delacroix », et qu'il n'y avait peut-être point tant d'ironie à cela que l'on eût pu le supposer. Son amour pour les bâtiments, pour les meubles, les tableaux et les objets de prix, il devait le satisfaire une fois, lorsqu'il acheta et aménagea, avec une sollicitude et un soin infinis, la demeure qui devait recevoir l'Etrangère, le petit hôtel de la rue Fortunée, où il devait être heureux six semaines et mourir… Cet hôtel, M. Paul Jarry, qui est parmi la cohorte des balzaciens où trône M. Marcel Bouteron, l'un des plus pieux fidèles du romancier, vient de nous en retracer l'histoire et de le restituer à nos yeux (1). Il nous en décrit les touchantes magnificences, acquises et ordonnées avec un amour d'autant plus vif que Balzac, en achetant et surveillant, préparait la retraite où son bonheur enfin atteint devait se réfugier. Victor Hugo, Champfleury, Gautier, tous les écrivains. qui visitèrent Balzac dans son domaine furent frappés par l'exiguïté du jardin, la piètre apparence extérieure de l'édifice et les beautés qu'il contenait. Marbres, tableaux du Dominiquin, de Van Dyck ou de Holbein, vases de Chine, meubles historiques, bibliothèques incrustées d'écaille, tentures somptueuses, tout indique la prospérité et l'amour du beau. Or, si Balzac fut toujours attiré par les objets d'art, jusque dans sa Passion pour les cachets et les cannes, la prospérité ne fut jamais son fait. Sa maison lui coûta fort cher et les soucis qu'elle lui valut furent nombreux. Le 28 septembre 1846, Balzac signe, avec un certain Pelletreau, l'acte d'acquisition de l'immeuble, moyennant cinquante mille francs. Fidèle à sa passion des spéculations, il prévoit l'acquisition d'un lambeau de jardin qui, joint à ce que sa propriété possède déjà, donnera à son hôtel une valeur considérable. Puis il songe à meubler les appartements où l'Etrangère promènera ses pieds mignons et ses « jolies pattes de taupe ». Et alors, cèt amoureux, que dix- huit années d'attente n'ont point lassé, se prend à craindre que tout ne soit pas assez beau pour l'aimée, et qu'elle ne regrette sa froide patrie et les ameublements luxueux qu'elle a connus au cours de ses voyages à travers l'Europe. Cependant l'argent manque et les folies ne sont pas de saison. Les fournisseurs hésitent à livrer leur marchandise, craignant d'avoir travaillé pour la gloire de servir M. de Balzac. Les créanciers, qui attendent depuis longtemps paiement de leur dû, vont-ils s'abattre sur ces richesses? La maison des Jardies est loin, avec ses murs nus et ses inscriptions. Oubliée aussi la maison de la rue Basse, dont la double issue lui fut cependant précieuse. Et Balzac, montrant ses trésors à Champfleury, de dire qu'il est logé par charité et que ni l'hôtel ni les meubles ne lui appartiennent. En 1848, Balzac partit pour la Russie re- joindre Mme Hanska. Les travaux n'étaient point terminés. Mme Balzac mère vint s'installer dans l'hôtel et veiller à l'achèvement de l'installation. Pendant deux années ce sont, entre la mère et le fils des lettres incessantes, contenant les nouvelles de la demeure ou les recommandations pour son entretien. Personne n'y doit pénétrer; Mme Balzac, elle-même, ne prend ses repas dans la première pièce que lorsqu'elle a besoin d'une chaufferette, et encore est-ce à cause du tapis... De peur des taches, elle remplace les bougeoirs par une lanterne ; elle presse l'ébéniste Grohé, et Feuchère l'orfèvre, qui n'apportent point assez de zèle dans l'exécution des commandes. Sa tendresse envers son fils n'a d'égale que la sollicitude de Balzac à l'égard de Mme Hanska. Balzac s'enquiert des peintures, exécutées pour Beaujon par La Vallée-Poussin et restaurées par Hedouin; il s'enquiert des neuf bras que Feuchère devait fournir pour le salon, des consoles promises par Paillard. Enfin, après quelques longues et dernières tergiversations, Mme Hanska consent à devenir Mme de Balzac et, au mois de mai 1850, le couple pénètre dans l'hôtel de la rue Fortunée. Mais Balzac est, à ce moment, gravement malade. Un accident banal va précipiter le cours des choses et il s'éteint le 18 août au soir... De l'hôtel qu'il avait acquis avec tant de joie, qui fut pour lui l'espoir d'une existence heureuse et paisible, il ne reste plus rien maintenant. Mais, grâce à M. Jarry, nous pouvons suivre pas à pas Balzac à travers sa chère demeure. Nous le voyons attentif, ému, tremblant de déplaire à son « incomparable amie », modérer sa dépense et tâcher à lui donner tout le luxe et toute la beauté désirables. Ses minuties, ses engouements, ses craintes, ses déboires sont autant de traits qui nous aident à le mieux aimer. C'est là qu'est la part enfantine de son âme, la part de tendresse qui lui revient. Et si les choses ont disparu, il reste encore ce coin charmant de son cœur, cette page qui n'est peut-être pas la moins émouvante, mais à coup sûr la plus exquise de cet invraisemblable, roman que fut la vie de Balzac. François Montel. |
| retour - back 13 juillet 1924 |







































































