| La Justice 13 juillet 1924 |
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Si les gauches, si les vainqueurs du 11 Mai se sont quelquefois fait des illusions sur la profondeur du mouvement en retour qui a amené leur triomphe, les incidents de ces jours-ci devraient les ramener à une plus juste appréciation des valeurs en présence. J'ai trop l'expérience du public pour concevoir un instant que les élections dernières ont été le résultat d'une conversion du plus grand nombre, soit aux théories radicales autant que celles-ci soient définies - soit aux idées socialistes. La vérité est plus modeste, et nous ferions une erreur irréparable en tablant sur une transformation de l'esprit public. Vous exagérez, direz-vous, et vous niez l'évidence même, je ne le pense pas, et il suffit de serrer un peu la question. Les politiciens et je ne donne à ce mot aucun sens péjoratif - les politiciens, dis-je, se tromperaient étrangement s'ils accordaient à leur valeur propre le succès obtenu hier. En réalité, on les a chargés d'un mandat impératif encore qu'informulé: celui de modifier l'état social de telle sorte que l'électeur vive mieux, qu'il ne sente plus peser sur son dos le fardeau de l'après-guerre. Par quels moyens ? Le public ne le sait pas. Il a accompli un acte de foi, il a donné sa confiance. Malheur à nous, malheur à la démocratie si son attente est déçue, il ne pardonnera ni à la majorité, ni au parlementarisme. Et de fait, pourrait-il en être autrement? Le Cartel n'a pas les moyens de faire une fausse manœuvre, il doit réussir, il le faut à tout prix, à n'importe quel prix, parce qu'il a promis la vie moins chère, de plus grandes libertés, l'épanouissement des réformes trop longtemps écartées. Ne nous cachons nullement les difficultés de la tâche. Il faut, ni plus ni moins, faire passer dans les faits des mesures révolutionnaires, non seulement révolutionnaires par rapport au statu quo ante, mais transformatrices de la société elle-même. Il y a en ce moment un bien curieux phénomène à observer. Jamais la revendication anticapitaliste n'a été plus discrète, moins affichée, c'est en somme une tentative de pénétration de l'économie privée, mais un commencement de tentative seulement. A l'annonce de la position socialiste, et sans même qu'aucun acte n'ait été amorcé, la réaction s'est produite. L'incident de la Présidence, l'attitude du Sénat et du Congrès ont été des chocs en retour qui étaient logiques, inéluctables, qui marquaient la volonté de résister, même sur des questions de personnes auxquelles s'attache une valeur symbolique. C'est dire quelle opposition rencontreront les réformes sérieuses, celles qui doivent modifier le cours des choses né de la guerre et des habitudes contractées depuis cinq ans. Une question se pose immédiatement: ces mesures seront-elles d'essence socialiste ou radicale ? Je m'en voudrais de faire la moindre peine aux radicaux pris en bloc. Il existe parmi leurs militants comme parmi leurs élus des gens, non pas avancés, cette expression ne veut absolument rien dire, mais qui ont l'esprit largement ouvert. Je serais tenté d'écrire que ce sont là des socialistes qui s'ignorent, mais les autres, mais la grande masse de leurs troupes ? Où sont les formules radicales, le programme radical? Comme je crains que ces braves gens ne soient restés au combisme et ne conçoivent la politique autrement qu'en 1910 Le Parti radical lui-même, et j'en connais des exemples, ne va-t-il pas, en ouvrant largement ses rangs aux enfants repentants, donner asile à de bons opportunistes, que leur nature porte toujours et par principe du côté du manche ? Non, en réalité, il n'existe qu'une doctrine, qu'une règle dont le jeu peut nous tirer d'affaire, c'est l'application méthodique, prudente et raisonnée du socialisme constructeur, d'un pré-socialisme que j'ai eu, il y a deux ans, l'occasion d'exposer dans ces colonnes, ne se doutant pas alors que les événements nous permettraient d'en tenter l'essai. Les radicaux vont-ils prêter la main à une telle tentative? La portion socialiste, numériquement insuffisante, pour faire aboutir soi-même son programme, peut-elle compter sur le concours réel, en toutes circonstances de la portion radicale ? C'est tout le problème. Il est, on en conviendra, d'un grand intérêt. Intérêt immédiat et intérêt d'avenir. Intérêt immédiat, en ce sens que la majorité va à la faillite si elle pense, au moyen de petites mesures, venir à bout du problème des changes et de celui de la vie chère. Si la majorité ne doit se retrouver compacte que pour voter quelques mesures politiciennes, elle fatiguera vite le pays qui l'a envoyée au Parlement pour faire besogne pratique. Mais aussi intérêt d'avenir parce que l'expérience, si elle doit échouer, sera un rude coup, je ne me le cache pas, pour notre réformisme. La démonstration de l'incapacité de la bourgeoisie à s'adapter, l'impuissance pour le réformisme socialiste de pénétrer le capitalisme, voilà autant de faits dont nous aurons le devoir de tirer les conséquences. La coalition qui apparaît en ce moment si fragile doit donc se resserrer si elle veut échapper au danger qui la menace, elle doit se maintenir surtout au cas de réaction sérieuse, ce qui ne manquera pas de se produire, dans peu de temps. Elle doit subsister surtout en cas de résistance désespérée du Sénat |
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