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Le Petit Parisien 20 juillet 1924


POUR ET CONTRE

Il est bien entendu que nous sommes assommants avec nos éternelles paperasseries, avec nos chinoiseries administratives, nos brimades, nos taquineries et nos mesquineries. Oui, c'est bien entendu. Seulement si les peuples « neufs » sont encore plus routiniers, plus tatillons et plus bureaucratiques que nous, nous n'avons plus rien à dire... Ce sont surtout « les peuples neuf » qui si souvent dénoncent nos vices d'organisation, nos défauts de vieux peuple, qui n'ont plus rien à dire....

Une petite histoire survenue à une femme peintre, Mme Reno, mérite d'être contée... On souhaiterait même qu'elle fût retenue par nos amis Américains peuple neuf,

Donc, Mme Reno, appelée par son frère, qui vit depuis de longues années outre-Atlantique, a voulu découvrir l'Amérique. Elle a donc demandé un passeport, qu'elle a aussitôt obtenu. Elle a retenu sa cabine sur le paquebot Paris, et elle est innocemment partie pour le Havre.

Elle fait enregistrer ses malles. Elle s'embarque. Et on lui demande son passeport. Horreur!... Son passeport a été visé par le consulat américain le 26 juin... Or, on est le 12 juillet... Il paraît qu'un visa c'est comme de la tarte aux prunes, il faut que ce soit tout frais... On dit sévèrement à Mme Reno:
— Madame, il nous est impossible de vous laisser partir dans ces conditions... L'Amérique ne saurait vous recevoir avec un visa daté du 26 juin... Allez vite au consulat américain et faites viser à nouveau votre passeport.

La voyageuse, dare-dare, le paquebot partait le jour même, se précipite chez le consul du Havre. Le consul lui fait répondre: — Impossible, madame, de viser ce passeport... Vous habitez Paris... Le passeport doit être visé à Paris... Prenez vite un train pour Paris...
— Mais le paquebot part tout à l'heure !... J'ai ma cabine retenue. J'ai mes bagages dans la cabine... — Vous prendrez le prochain bateau…

Le consul disait cela tout tranquillement, comme si les bateaux pour l'Amérique étaient aussi fréquents que les trains pour Asnières... Mme Reno, vaincue, s'incline. Elle laisse filer le paquebot... Elle rentre à Paris, pour le fameux visa qui, entre parenthèses, coûte dix dollars, soit près de 200 fr.... Elle court au consulat, où, le 26 juin, fut visé son passeport.
Monsieur, dit-elle à un employé, j'ai besoin d'un nouveau visa...
— Ah! Ah! Madame!... Vous voulez donc aller en Amérique ?...
— Oui, monsieur...
— Mais que voulez-vous aller faire en Amérique ?...
— Monsieur, j'ai déjà répondu le 26 juin à la question... J'ai un frère en Amérique. Mon frère m'a invitée à passer quelques mois auprès de lui.... J'habiterai chez lui...
— Qui me le prouve ?... Qui me prouve que vous n'allez pas en Amérique pour chercher du travail ?...
— Les lettres de mon frère, monsieur ! Je les ai montrées le 26 juin.
— Le 26 juin n'est plus... Nous sommes le 13 juillet. Où sont ces lettres ? Montrez-les-moi....
— Monsieur, j'ai laissé tous mes bagages au Havre... Les lettres sont dans une valise, à l'hôtel, au Havre...
— Bien, madame. Partez pour le Havre. Revenez avec ces lettres. Nous viserons alors votre passeport...

Mme Reno n'a pu qu'obéir... Elle est repartie pour le Havre, repartie ensuite pour Paris, repartie enfin pour le Havre... Elle est même maintenant partie pour l'Amérique... Mais on reconnaîtra qu'elle a eu du courage...

Si on avait fait tant d'histoires à Christophe Colomb, il n'aurait peut-être jamais qui sait? pu découvrir l'Amérique…

Moralité, une fois de plus: il faut supprimer le passeport. Il faut supprimer cette chinoiserie, cette brimade internationale et vaine... A bas le passeport …

Maurice PRAX.


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