| la chronique de Maurice Prax 15 juillet 1924 |
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POUR ET CONTRE Devons-nous coller sur toutes les enveloppes des lettres que nous confions à la poste le petit papillon ci- dessous : LA FRANCE pays des arts et du goût n'a plus 25 c ni goût ni artistes Ce n'est pas sérieux !… On dirait partout que nous sommes timbrés si nous mettions en circulation des timbres pareils… Seulement nous mettons en circulation d'autres timbres... Et sur ces timbres, il n'est pas, en vérité, inscrit que nous manquons de goût... Non, ce cruel aveu n'est pas gravé en lettres capitales !... Il est gravé tout de même et il saute malheureusement aux yeux, sous forme de quelque allégorie bêta, sous les apparences de quelque dame grincheuse qui doit, paraît-il, représenter notre République, sous celles de quelque gros gaillard qui tient à la main une branche de laurier-sauce ou un pesant marteau… Nous avons eu le timbre des Jeux olympiques... Il faut bien convenir qu'il était impossible de faire plus lourd. Sur un bout de papier trempé dans la gelée de groseille une pauvre femme, qui doit peser dans les cent kilos, porte à bras tendu un simili-bronze qu'elle a l'air de présenter à la clientèle du bazar du Globe. On aperçoit dans le lointain un vague dessus de cheminée. On ne sait pas si c'est Notre-Dame, la tour Eiffel, le Panthéon, le Moulin-Rouge ou l'hôpital Saint-Louis… C'est tout bonnement insensé… Et voilà qu'on nous annonce les nouvelles vignettes qui vont être émises à l'occasion de l'Exposition des arts décoratifs. On nous soumet les maquettes qui ont remporté les principaux prix. Et c'est de plus en plus fort… Le premier prix représente un ouvrier qui sort de chez le coiffeur et qui, peigné à ravir, examine avec étonnement un vase qui ressemble à un pastèque, ou un pastèque qui ressemble à un vase. Deuxième prix: sur la droite, du laurier; sur la gauche, un flambeau d'où sort un magnifique chou-fleur. Ce chou-fleur est peut- être une gerbe lumineuse. Au centre de la « hardie composition », deux visages pâles, qui n'ont vraiment pas l'air de s'amuser… Le troisième prix se passe chez la fruitière. De deux cornes d'abondance s'échappent des fruits variés. Il aurait fallu mettre un peu de ficelle autour des cornes. Comme ça, rien ne serait tombé… Quant au quatrième prix, il n'est pas seulement idyllique, il est rosse.... Il représente une République lymphatique et un géant. Le géant, avec un ciseau à froid, est en train de... sculpter une pièce de vingt francs, en or... C'est comme j'ai l'honneur de le dire. Je n'invente rien… ...Il y a, certes, dans toutes ces ahurissantes compositions, matière à rire et à rire amplement... Il ne faut pas tout de même rire trop longtemps... Je ne sais même pas s'il ne conviendrait pas, à la fin, de se fâcher un peu. Le timbre est un petit instrument de propagande insidieux et vagabond, qui va partout, qui entre partout, qui traverse les mers et saute par-dessus les frontières... Il est la marque déposée d'un pays... Il est aussi le symbole du pays... Il est affligeant et irritant, en vérité, de voir coller sur des enveloppes comme la marque brevetée de la France, de la France pays de Watteau, de Fragonard et de Boucher de sordides et ridicules vignettes, dont un charcutier ne voudrait point pour ses saucissons. Maurice PRAX. |
| retour - back 03 août 1924 |







































































