Nouvelles des ports

aquarelle marine - marine watercolor

Rafiots et compagnies

aquarelle marine cargo au mouillage - marine watercolor cargo ship at anchor

Nouvelles des escales

aquarelle marine - marine watercolor


la chronique de Maurice Prax 19 juillet 1924


la chronique de Maurice Prax 19 juillet 1924

POUR ET CONTRE

La nouvelle ne doit pas passer inaperçue. Si le Parlement l'y autorise, l'Etat va prochainement liquider tout un stock d’îles plus ou moins désertes. Il y a l’île de Capense, qui baigne dans les flots bleus de la Méditerranée, dans le tout proche voisinage d'une autre île qui est la Corse. Il y a l’île du Roch-C'hroume, qui est située dans les environs du Conquet, et celle de Roch-ar-An, qui est ressortissante du département des Côtes-du-Nord. Il y en a d'autres. Il y aura de belles occasions, paraît-il. Car il y a plus d'îles désertes que d'appartements libres dans Paris.

Ou je me trompe fort, ou de très nombreux amateurs se disputeront, au feu des enchères, ces petites parcelles de rochers et de terre. Il suffira que le commissaire-priseur rappelle qu'elles sont, selon la formule, « entourées d'eau de tous côtés » pour que les acheteurs se pressent et s'empressent... Une île... On verra qu'il n'y aura bientôt plus assez d’îles désertes pour tout le monde par le monde...

Une île... c'est un point sur l'i du verbe s'isoler... Une île, ce peut être le dernier refuge de l'individualisme, du songe, de la fierté et de la liberté… Or, nous sommes arrivés à un tel degré de vie en commun, de civilisation en commun, de pensée en commun, de distraction et d'affliction en commun, que le temps est proche où les civilisés en commun, ayant pris horreur de cette existence agglomérée, de cette existence d'anchois en baril ou de sardines en boîte, ne pourront plus seulement supporter la vue d'un de leurs semblables.…

Après des années et des années de vie en fourmilière (fourmilières des usines, des casernes, des bureaux, des palaces, des théâtres, des hôpitaux, des dancings, des cinémas, des trains et des métros...) la solitude même des champs leur paraîtra insuffisante. Il n'y aura plus, du reste, de solitude aux champs, avec les cycle-cars, les auto-cars et tous les « machins-cars », fruits éclatants du progrès. Il y aura du benzol sur les pissenlits les plus reculés et de la poudre de riz voire des restants de poulet sur les cyclamens perdus dans les Alpes.

C'est pourquoi nous aurons tous besoin d’îles désertes. C'est pourquoi nous n'aurons plus qu'un désir, qu'une idée, qu'une fièvre : déserter... Déserter la civilisation, le progrès, la politique, la mode, le monde et même le jazz-band... Déserter !... Nous sauver !... Fuir les autos, les films et les pièces en trois actes. Fuir les bouillons-restaurants, les bouillons-palaces et les bouillons littéraires !... Fuir !.…

L’île déserte sera notre seul voeu, notre unique espérance... Nous ne serons tranquilles que lorsque nous verrons, de tous côtés autour de nous, la nappe silencieuse, la nappe protectrice, la nappe isolatrice des eaux amicales.... Notre gardienne I Notre confidente !.... C'est fatal... Quand les civilisés seront parvenus enfin au suprême degré de la civilisation, ils n'auront plus qu'un rêve vivre à l'état sauvage...

Maurice PRAX.


retour - back 03 août 1924