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Les Nouvelles de Versailles 24 août 1924


Aurons-nous bientôt le théâtre complet à domicile 24 août 1924

Aurons-nous bientôt le théâtre complet à domicile ?

Ce qui nous fait aller au théâtre, c'est que nous y éprouvons à la fois le plaisir des yeux et la satisfaction de l'esprit nous voyons les acteurs et la mise en scène; nous écoutons la pièce. Jusqu'ici nous n'avons pu éprouver chez nous, à domicile, que la moitié du plaisir du spectacle : car si nous voyons celui-ci au cinématographe, si nous l'écoutons au coin de notre feu grâce à la T. S. F., il n'avait pu, jusqu'ici, y avoir concordance entre la vision et l'audition: synchronisme comme disent nos savants entre ces deux opérations. Ce n'est pas que l'on ne soit pas arrivé déjà à établir cette concordance entre le cinéma et le phonographe, mais entre le cinéma et un texte ou un accompagnement radiotéléphonés. le synchronisme n'avait pu jusqu'ici être établi.

Les journaux scientifiques nous annoncent que ce problème aurait été résolu par M. Charles Delacommune. Celui-ci n'est pas un inconnu dans le monde du film. Voici près de deux ans qu'il a réussi à mettre sur pied le Cinépupitre. Voici plus d'un an qu'il a convié des invités aux premières expériences publiques de ce curieux appareil.

En quoi consiste-t-il? Pour vous l'expliquer, permettez-moi de vous dire comment se sont passées ces premières expériences publiques. Vous entrez dans une salle de cinéma, l'obscurité se fait et sur l'écran apparaît un film qui, d'après le sous-titre, nous montre un dytique (insecte carnassier aquatique) et un tétard, puis des scorpions. Ce film est, pour celui qui ne connaît pas l'histoire naturelle ou qui ne cultive pas l'entomologie, sans aucun intérêt. Le spectacle terminé, on prie un assistant sachant lire de vouloir bien venir prendre place à une petite table sur laquelle est un pupitre. Le lecteur de bonne volonté s'assoit le dos tourné à l'écran, ne voyant rien, par suite, de celui-ci. Il presse un commutateur et une lampe électrique s'allume à l'intérieur du pupitre qui présente une petite ouverture carrée fermée par une bande de papier. La lampe étant au-dessous de la feuille de papier, celle-ci se trouve éclairée et le texte apparaît en noir sur fond blanc, donc parfaitement visible. A cet instant le cinéma recommence à fonctionner et nous fait voir le même film que tout à l'heure, tandis que sur la feuille de papier apparaissent les premières lignes du texte d'une conférence commentant le film. La feuille de papier est en effet le commencement d'une longue bande qui se déroule en même temps que la bande cinématographique avec concordance et un synchronisme absolu, en sorte qu'à chaque instant notre lecteur dit le mot exact et précis qu'il faut dire pour nous faire saisir tout l'intérêt de la scène que nous voyons sur l'écran. Quant à ce lecteur, ignorant tout de l'entomologie, il nous passionne en nous décrivant la lutte âpre entre le dytique et le tétard, qui se termine par la mort et l'absorption de ce dernier. En ce qui concerne les scorpions, il nous fait assister aux recherches faites par le mâle pour trouver une épouse de son choix, à la promenade sentimentale des deux fiancés, puis à leur retraite dans le nid choisi par le mâle. Mais, hélas, toute cette cérémonie de noces à mis la belle en appétit et, obéissant à un instinct atavique... elle dévore son époux et l'absorbe sans remords.

Tout cela, le public non initié ne l'avait pas compris en voyant le film pour la première fois, mais combien celui-ci prend un intérêt palpitant quand il est accompagné des explications du professeur Commandor et des extraits des ouvrages de Fabre que le lecteur assis devant son cinépupitre vient de nous lire sur la bande de papier qui se déroulait à la fenêtre lumineuse.

Les spectateurs assistèrent ensuite à la représentation cinématographique d'un ballet et chacun fut surpris de la façon dont le petit orchestre qui se trouvait dans la salle suivait en cadence les pas des danseuses. Le rythme était absolu et il y avait concordance parfaite entre la musique et la danse. Le mystère en était assez simple: le même pupitre était devant le chef d'orchestre et les notes apparaissaient dans la fenêtre lumineuse comme étaient apparus les mots dans la précédente expérience. L'invention de M. Delacommune exigeait donc dans la salle de spectacle un lecteur quelconque, il est vrai pour la conférence et un orchestre pour la musique.

Perfectionnant ses procédés, il vient de supprimer le conférencier et les musiciens en les remplaçant par un haut parleur actionné par la T. S. F.

Dans un avenir qui ne sera peut-être plus lointain, vous aurez donc un jour chez vous l'Opéra et le Théâtre Français. Votre cinématographe vous fera dérouler devant vous les scènes du spectacle tandis que votre haut parleur vous fera écouter les chants des interprètes et la voix des acteurs; vous verrez les danseuses, vous serez charmé par la musique accompagnant leurs entrechats et leurs jetés-battus. Quant aux yeux, ils seront amplement satisfaits puisqu'alors le cinéma sera en couleurs et vous donnera, comme en stéréoscopie, les impressions du plan. Quant aux oreilles, rien ne les choquera, car après quelques nouveaux perfectionnements, le haut parleur sera devenu un instrument parfait.

Il ne resterait alors qu'à enlever, dans les théâtres, les fauteuils du public si l'abondance même de celui-ci ne prouvait que bien des amateurs ne vont au spectacle que pour les toilettes et les potins d'entr'actes.

A. M.


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