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Le Petit Journal illustré 17 août 1924


 La main à la plume 1924_08_17

ON n'écrit plus de lettres.

C'est un aphorisme universellement admis de nos jours. On n'écrit plus de lettres comme en écrivaient nos grands-pères et surtout nos grand'mères, longues, détaillées, minutieuses, relatant les plus minimes incidents de la vie quotidienne et qui étaient en quelque sorte le journal, coupé par tranches, des personnes ayant les loisirs d'observer et de conter. Le télégraphe et le téléphone, les nécessités de notre existence trépidante ont tué cette coutume d'autrefois. Aujourd'hui, quand « on met la main à la plume», c'est pour expédier un billet hâtif, voire griffonner trois mots sur une carte postale.

Pourtant, il est une époque de l'année où un regain de fièvre épistolaire tourmente certaines gens par ailleurs fort négligentes. C'est l'époque des vacances. On se trouve à la mer, à la montagne, en pleine campagne solitaire. Un jour de pluie vous claquemure dans une chambre où l'on n'a point ses habitudes. On ne sait que faire. Et soudain une idée surgit: Tiens si j'écrivais quelques lettres ! On s'asseoit alors devant une table, on prend une plume et du papier, et l'on commence. Mais les idées ne viennent pas. La main hésite, on ne sait comment tourner ses phrases et parfois l'on n'est pas loin de souhaiter un de ces petits livres, ridicules, désuets et touchants qu'on appelait jadis de « Parfaits secrétaires ».

Où êtes-vous, parfaits secrétaires où l'on trouvait à son gré, toute prête pour être copiée, la lettre de « la jeune personne à son père absent » ou celle « d'un homme de qualité au ministre pour lui demander une faveur » ? Où êtes-vous surtout, parfaits secrétaires des amoureux ? Sans doute dans les boîtes des bouquinistes, tout le long des quais.

Si le hasard vous fait découvrir un de ces vieux recueils, ne le dédaignez pas Rien n'est plus savoureux que de feuilleter ces pages sur lesquelles se sont penchés tant de fronts sans malice. Tenez voici un qui s'intitule « Le petit secrétaire français, ou modèle de pétitions et de lettres sur toutes sortes de sujets ». Sur la couverture, on voit des image représentant un écrivain à sa table et, près de lui, une dame qui, évidemment, lui souffle les mots qu'il faut écrire. Sous la gravure, cette forte pensée est inscrite pour consoler les timides : « Tout le monde ne possède pas l'art de bien exprimer les sentiments de l'âme. »

Ouvrons-le au hasard, si vous le voulez bien, et voyons les jolis modèles qu'il propose.

A l'anniversaire de sa naissance, un militaire écrit, entre autres choses, à sa mère « Ce beau jour me rappelle celui où je reçus de vous l'existence. Le souvenir en est sans cesse dans mon cœur. » Il faut croire que les militaires ont meilleure mémoire que le commun des mortels pour se rappeler aussi vivement le jour de leur naissance !

A son père, « une jeune personne éloignée» pouvait, paraît-il, écrire des phrases dans ce genre: « Cher auteur de mes jours, quoique loin de vous, chaque jour mon cœur vous offre un nouvel hommage... O mon père, respirez l'encens que la nature consacre dans la piété filiale sur l'autel du sentiment et de la reconnaissance... »

Imaginez un instant la tête que ferait aujourd'hui M. Bloch ou M. Lévy, banquier, recevant de sa fille, en villégiature à Deauville, une lettre commençant ainsi.

Une jeune fille qui a reçu une déclaration d'amour peut être fort embarrassée pour répondre. Eh bien ! voici comment lui conseille de le faire le « Petit secrétaire français »: « A votre lettre flatteuse, je dois répondre que la volonté de mon père et de ma mère est la première loi. Si j'ai pu vous inspirer un sentiment tendre et délicat, vous pouvez leur en faire part... » ou bien : « Je devrais, Monsieur, garder un profond silence sur la lettre que Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, n'étant point décent à une demoiselle d'entretenir une correspondance sans l'aveu de ses parents. Quant à l'ennui et aux tourments que vous dites éprouver, je crois que c'est le langage ordinaire des messieurs. » Ou bien encore mais, cette fois, la prudence s'allie à une certaine liberté d'expression : « Je ne sais si je dois ajouter foi à tout ce que vous marquez; mais je sens que, malgré moi, mon cœur me trahit je n'ai point la force de vous cacher plus longtemps la tendresse et l'estime que je ressens pour vous"

Les conseils aux amoureux sont les plus intéressants de ceux que donne le parfait secrétaire. Mais celui-ci en fournit d'autres. Il n'oublie personne. Tour à tour il offre des modèles pour inviter un bienfaiteur à venir à la campagne « où la chasse est fort heureuse depuis quelques jours » et « où l’amitié versera le nectar du plaisir et de la reconnaissance » pour présenter des compliments à de jeunes mariés pour réclamer de l'argent à un débiteur; pour consoler d'un malheur une personne affligée; pour permettre à un militaire d'annoncer à sa famille un congé « Mes longs services et mes blessures me l'ont justement acquis»; pour inciter une jeune cuisinière à donner de ses nouvelles à sa mère : « L'état de service n'est pas si pénible qu'on se l'imagine. Quand on se fait aimer de ses maîtres et qu'on a leur confiance, rien n'est si doux que de leur obéir. » J'en passe - et des meilleurs. S'il n'est plus possible aujourd'hui d'utiliser ces conseils, du moins peut-on éprouver plaisir à les lire comme des curiosités très représentatives d'une époque respectueuse, prudente et soucieuse toujours des formules

Claude FRANCUEIL.


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