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Comoedia 25 mai 1924


 semaine humoristique Balzac un pornographe

Un journal allemand ayant donné récemment en publication une traduction du Père Goriot, un immense cri d'indignation s'est élevé de toutes les Bochies scandalisées. Sans doute il peut sembler désagréable aux Allemands que le plus grand des romanciers ne soit pas né entre Berlin et Dresde et qu'il n'ait pas écrit La Comédie Humaine dans la langue de Maximilien Harden... Mais le plaisant de l'histoire. c'est que justement ils n'ont tout de même pas osé avouer franchement une pareille cuistrerie. La publication du Père Goriot a été interrompue et le directeur du journal condamné à une jolie amende parce que le roman de Balzac est une œuvre immorale et indécente et Balzac un écrivain pornographe!

L'habituelle bonne foi et l'esprit critique de nos aimables voisins se retrouvent tout entiers dans cette petite manœuvre tendancieuse. Cependant les cabarets nocturnes de Berlin offrent des spectacles dont la licence dépasse tout ce qu'on peut écrire ou même concevoir.

Sous prétexte de propagande, on tourne en ce moment outre-Rhin un certain film destiné à prémunir la jeunesse et l'enfance contre les dangers de l'amour et du hasard. Ce film est interprété par des adolescents. Un gamin de quinze ans et une fillette de quatorze se livrent devant un public composé de spectateurs du même âge, accompagnés de leurs parents, à une série d'exercices manuels et autres qui ne laissent aucun doute sur la nature de leurs relations et leur idylle sous une botte de foin agitée des soubresauts les plus suggestifs et les plus précis.

D'autre part, on sait que toute la jeunesse allemande se passionne pour les théories de Freud, cet étrange docteur ès sciences inexactes qui a ramené la psychopathie sexuelle à une méthodique obscénité.

Cela n'empêche point tous ces gens-là de faire de la vertu allemande une sorte de dogme. Pourvu qu'ils n'en fassent pas un article d'exportation!

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Comme s'il n'y avait pas assez de nationalités depuis ce redoutable traité de paix qui n'a contenté personne (pas même les vaincus !), quelques reporters s'obstinent à croire qu'il existe quelque part une région indéterminée dont les habitants s'appellent les « indigènes » et qui s'étend entre les Indes et le Brésil. Jeudi dernier, encore, je lisais avec stupeur, dans un grand quotidien, ce titre d'article de première page: UNE TRAGEDIE DANS UNE CASERNE Un soldat indigène tue un sergent, blesse un capitaine et un adjudant. Ce fait divers s'est passé à Montauban. Et le brave correspondant local qui l'a communiqué à notre confrère a même fait une découverte qu'il n'hésiterait pas à qualifier lui-même de sensationnelle: il a fixé les limites de l'indigénat, car, quelques lignes plus loin, il nous révèle que le soldat indigène Kouanli BiFrie est originaire de Douala (Côte d'Ivoire). Ainsi les indigènes seraient les naturels de l'A. E. F. et de l'A. O. F., c'est-à-dire les habitants de l'Ouest Africain.

Comme on surprendrait ce brave informateur si on lui apprenait que les habitants de Montauban sont, eux aussi, des indigènes ! Mais il ne le croirait pas ! Et pourtant, quelques dictionnaires prétendent encore que le mot indigène se dit des « naturels d'un pays »! A ce compte- là, nous sommes tous indigènes par définition et les Indiens ne le sont ni plus ni moins que nous. Il est vrai que s'il fallait s'occuper de toutes ces petites questions de grammaire et de linguistique, on n'écrirait jamais! Et ce serait bien dommage! Ah! pendant que j'y suis, je tiens à poser cette petite question indiscrète à quelques rédacteurs de la presse parisienne:
Pourquoi donc, mes chers confrères, avez-vous cru devoir ajouter un i au subjonctif présent du verbe avoir ? Pourquoi écrivez-vous couramment (si j'ose m'exprimer ainsi !): « que nous ayions, que vous ayiez ?» De quels exemples vous autorisez-vous ? Ne commettez-vous point (inconsciemment, je le veux... et je le déplore!) un regrettable barbarisme ?... J'en appelle au Grammaire Club, à Marcel Boulenger, à Thérive, aux quelques écrivains qui ont encore le respect du français.

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Le bon peintre Paul Robert qui sait les plus belles histoires du monde, du demi- monde et de l'autre monde, me rappelait l'autre soir celle-ci, que notre cher maître Adrien Hébrard racontait avec tant de finesse et de narquoise ironie:
« ...En arrivant au Paradis, le baron Groussard fut tout étonné d'y rencontrer son vieil ennemi intime, Prosper Ducourot, qui, pendant cinquante ans, avait ennuyé toute la société parisienne par son caractère insupportable, son humeur atrabileuse, son parti pris de tout dénigrer et sa manie de toujours « chercher la petite bête ». Comment, diable ! se dit-il, Dieu a-t-il pu recevoir dans le Séjour des Bienheureux comme cet épouvantable raseur ? Il est capable de faire damner tous les saints ! Sapristi, quelle compagnie ! comme disait Bossuet... Et dire que je vais être forcé de subir un pareil voisinage pendant toute l'éternité... Ma foi ! le mieux est encore de brûler mes vaisseaux, de rompre les chiens et de prendre le taureau par les cornes «Et, faisant contre fortune bon cœur, le baron Groussard se servit de ses ailes de Bienheureux pour voler jusqu'à Ducourot « Quelle joie de vous retrouver ici, cher ami! lui cria-t-il. «Hein ? répondit l'autre... Ça vous la coupe et vous ne vous attendiez pas à celle-là ! Vous vous disiez, j'en suis sûr: « Cet animal de Ducourot qui m'a précédé de dix ans dans la tombe doit avoir ramassé là-haut sept ou huit mille ans de purgatoire! ». Eh bien, pas même un jour, entendez-vous, Groussard ? Ma sainte et digne femme, que j'ai laissée veuve et qui va nous arriver un de ces jours, avait fait dire tant de messes pour le repos de mon âme, elle a brûlé tant de cierges et dit tant de chapelets qu'en arrivant ici j'avais à la caisse un compte créditeur d'indulgence, Vous qui en avez toujours tant manqué sur terre ! dit le baron en esquissant un sourire immatériel (et pour cause !). Enfin, j'espère, cher ami, que nous continuerons nos bonnes relations terrestres. Je compte beaucoup sur vous pour me servir de guide. vous devez être au courant de toutes les arrivées et des derniers potins de ce séjour enchanteur.
Enchanteur ! enchanteur ! grommela Ducourot... Cela vous plaît à dire... parce que vous êtes nouveau venu ici. Mais vous finirez, comme moi, par en avoir jusque là ! Quoi le Paradis ? On s'en lasserait ?
Le Paradis ? Ça ne vaut pas tout le bruit qu'on en fait, mon pauvre Groussard! Oh! sans doute, il y a le chœur Anges qui est de tout premier ordre et l'orchestre des Séraphins qu'on entendrais avec plaisir... si on ne l'entendait pas tout le temps ! Et c'est cela qui gâte tout ici vous comprenez ? L'idée que ça ne finira jamais, que toutes nos joies seront éternelles !... Et puis, surtout, il y a cette sacrée. Auréole! Je n'ai jamais pu m'y habituer et elle ne me tient pas sur la tête ! »

CUR nonsky.


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