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L'Oeuvre 29 juin 1924


Giacomo Matteotti : retrouvera-t-on le corps

L'ASSASSINAT DE MATTEOTTI

Retrouvera-t-on le cadavre du malheureux député?
(De notre envoyé spécial)

Rome, 28 juin.
De Césare Rossi à Dumini et Viola, tous les accusés de l'assassinat du député Matteotti sont maintenant sous les verrous. L'Italie respire. Elle attend la réunion, des divers partis de gauche, dont les cent membres les vingt communistes étant écartés - s'assembleront pour la première fois afin de décider de la conduite à tenir après le discours de M. Mussolini au palais de Venise, celui de M. Albertini, directeur du Corriere della Sera, à Milan, et surtout la nomination de M. Federzeni au ministère de l'intérieur. Mussolini réclame la rentrée de l'opposition à la Chambre. Elle en décidera.

Rome est calme. Les troupes fascistes s'éloignent. Mais le sanglant fait-divers Matteotti continue à tenir une grande place dans les conversations et ce qui transpire de l'instruction ne suffit pas pour alimenter la curiosité publique.

On voudrait que le corps du secrétaire du parti unitaire fût retrouvé par la police ou grâce aux aveux des meurtriers. Les assassins l'ont fait brûler au four crématoire, affirmaient certains.

Je suis allé au bout de la voie Tiburtina, dans le Campo Santo, voir si c'était possible. Je suis entré dans l'atrium funèbre. Sous le soleil écrasant, j'ai suivi les rangées de tombes ornées des portraits des défunts, de leurs bustes, de leurs photographies ou de scènes sculptées dans le marbre blanc. J'ai atteint, derrière ces monuments d'une piété somptueuse, la foule des humbles tumuli seulement garnis de cœurs d'émail scintillant sur la croix et parés de pots de fleurs enfoncés dans l'herbe. Perdu, j'ai demandé ma route à des fossoyeurs riant à pleine gorge et plus joyeux que les oiseaux du ciel.

Il forno crematore ? Ils m'ont désigné l'énorme citadelle en briques creusées par le columbarium et où les tombeaux ne sont plus qu'une crypte, une façade ou une plaque de marbre devant lesquels brûlent de petites lampes. J'ai interrogé le gardien colossal, qui m'arracha son pourboire comme s'il eût voulu m'arracher la vie avec, et j'ai compris qu'il eût été aussi impossible aux bandits de trouver là les nombreuses complicités subalternes nécessaires pour faire disparaître un cadavre abîmé de coups que si, comme on l'a dit, ils l'eussent voulu confier à l'amphithéâtre d'un hôpital. Car Césare Rossi lui-même, le principal inculpé, bien qu'ami de Mussolini, ne disposait pas, comme chef du bureau de la presse, de la toute-puissance qu'il eût fallu pour forcer toutes les portes et fermer toutes les bouches.

Si l'on n'oublie point, en effet, en France que « Madame Sans-Gêne », la femme du maréchal Lefebvre, fut d'abord blanchisseuse, on sait aussi à Rome, sous Mussolini, que Rossi n'était d'abord qu'un typographe et Filipelli, tout directeur du Corriere Italiano qu'il était devenu, pauvre petit agent de publicité milanais avant la prodigieuse fortune du « Duce et qu'ils ne faisaient qu'approcher le pouvoir sans le détenir. Le gouvernement lui-même, je pense, n'aurait pu obtenir qu'une chose si extraordinaire fût murée à jamais derrière un tel silence unanime.
Mais alors, qu'est-ce que Dumini, Mazzoli, Putato et Volpi ont donc fait du cadavre de leur victime?

Putato n'a pas mené inutilement ses complices à Vico, me dit-on, lui qui en connaissait les parages. Il savait qu'un endroit du lac a une profondeur de cinquante mètres, juste devant la clairière où l'auto sanglante s'arrêta, et que le corps. lesté, mené en barque, ne saurait en remonter.

Si les assassins ne se sont pas débarrassés ainsi du cadavre, qu'ils ne pouvaient ramener à Rome à cause de l'octroi du pont de Milvio, ils ont pu l'ensevelir dans la chaux vive prise à un four proche. Ou ils ont pu le brûler sur place avec de l'essence apportée par une seconde auto, vue à Ronciglione peu après la première et qui transportait deux ou trois voyageurs. La justice doit faire la lumière sur ce point. Mais ses recherches dans les fourrés de Vico sont restées jusqu'ici infructueuses et l'on entend formuler toutes les hypothèses dont se régala le public français, sous Clemenceau, pendant l'affaire Landru, sans qu'aucune clarté en jaillit. Une autre question que va poser l'opposition est celle-ci :

A quelle heure le gouvernement fut-il informé du crime?

La chose est de grosse importance. Mussolini a répété au Sénat ce qu'il avait dit à la Chambre: il a été averti le mercredi, lendemain de l'attentat. Mais on prétend que le général di Bono, chef des volontaires fascistes et directeur de la Sûreté, aurait été prévenu auparavant.

Emmanuel Bourcier


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