| La Presse 15 juin 1924 |
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ECHOS Demain, dimanche, inauguration du monument Zola. Manifestation essentiellement, exclusivement politique, à laquelle la littérature restera complètement étrangère. Pour la frime, on parlera bien de l'œuvre du romancier, mais ce n'est pas l'écrivain, en réalité, que l'on veut honorer, c'est le polémiste qui fit, au cours d'une lutte dont le souvenir continue de peser lourdement et pèsera longtemps encore sur ce pays, acte de partisan violent et passionné. Si les emportements de son tempérament avaient entraîné Zola dans le camp où luttaient Lemaître et Coppée, Drumond et Rochefort, Déroulède et Barrès, beaucoup de ceux qui se presseront demain pour célébrer sa mémoire montreraient moins d'ardeur et d'enthousiasme; ils seraient même absents de la fête. Assurément, on ne compterait pas, au nombre des thuriféraires de Zola, MM. Paul Boncour et Jouhaux… De même, ce n'est pas l'auteur de Germinal et de l'Assommoir que l'on a porté au Panthéon; c'est uniquement l'auteur de cette page tout enfiévrée de haine et de fureur qui parut sous le titre J'accuse! dans un journal fondé en vue d'accomplir une besogne déterminée et supprimé une fois cette besogne achevée, Les orateurs qui vont se succéder exalteront sans doute les mérites et le talent de l'écrivain. Mais, au fond, ils n'auront en vue que d'exalter l'intervention du polémiste dans une affaire trop fameuse, qui déchirait alors la France, provoquait la discorde jusque dans les foyers, dressait parfois les fils contre leurs parents, rompait entre amis des liens d'affection que rien, plus tard, n'a pu renouer. Pour donner à la cérémonie de demain son caractère net et sa franche physionomie, il faudrait la présence de M. Anatole France. M. Anatole France a porté, autrefois, sur Emile Zola, un jugement terrible, que rien ne saurait effacer, et dont ces quelques extraits suffiront à donner une idée: Zola fatigue par l'accablante monotonie de ses formules. La grâce des choses lui échappe, la beauté, la majesté, la simplicité le fuient à l'envi... Il ignore la beauté des mots comme il ignore la beauté des choses... Il prête à tous ses personnages « l'affolement de l'ordure. En écrivant La Terre, il a donné les Géorgiques de la crapule… Son œuvre est mauvaise, et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés... Je ne lui nierai pas sa détestable gloire. Personne avant lui n'avait élevé un si haut tas d'immondices. C'est là son monument, dont on ne peut contester la grandeur. Jamais homme n'avait fait un pareil effort pour avilir l'humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est beau et tout ce qui est bien. Jamais homme n'avait à ce point méconnu l'idéal des hommes... M. Zola est digne d'une profonde pitié… Depuis lors, M. Anatole France, touché, si l'on peut dire, de la grâce, a jugé que Zola était digne, non plus d'une profonde pitié, mais d'une profonde admiration. Il s'est laissé porter à la présidence de la « Société des Amis de Zola ». Pour que cette étrange conversion fût opérée, il a suffi que M. Anatole France communiât avec Emile Zola sous les espèces de ce qu'on a nommé le dreyfusisme. C'est exactement le même sentiment qui groupera demain, autour du monument Zola, tant de personnalités diverses, dont la plupart ne connaissent, de l'œuvre du romancier, que les passages graveleux, les mots orduriers et les descriptions réalistes. PAUL MATHIEX. |
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